L’ enfance en nous

Qui de nous ne souhaite pas garder éternellement sa part d’enfance ? Cette capacité d’émerveillement, cette part d’enchantement qui nous rend vivant et joyeux, qui alimente en nous cet appétit de la vie, toujours ? Savoir encore s’émerveiller d’un lever de soleil, de l’ombre d’une herbe sur le béton, d’un rai de soleil sur le parquet, d’un sourire de chat (Eh oui ! il y a des chats, qui sourient), d’une caresse, d’un regard, d’une couleur, d’un beau ciel, ou d’un bel orage. Lorsqu’on regarde bien le monde autour de soi (et malgré la pollution, et malgré tout ce qui peut polluer le regard), il y a mille et une raisons de dire: Merci la vie ! Et malgré les souffrances, les échecs, les douleurs, et autres calamités que nous pouvons traverser.

Mais il faut parfois lutter pour ne pas céder au désenchantement, pour ne pas se laisser plomber par les événements négatifs de nos vies, et le remède à la mélancolie (parfois nécessaire aussi) est je crois cette capacité d’émerveillement qu’il faut préserver en soi, qu’il faut alimenter chaque jour un petit peu comme un bon feu. Garder ce goût du jeu, cette envie de jouer. Jouer avec les mots, avec les choses, avec les gens, avec soi-même. Se moquer de soi-même, ne pas se prendre  ou ne pas prendre la vie trop au sérieux. Prendre la vie comme un jeu, parfois, on gagne, parfois on perd, mais on peut s’en remettre. Se relever, et repartir à nouveau. Prendre des risques, et maintenir intacte sa curiosité.

Mais parfois, chez certains, chez des personnes d’un certain âge, l’enfance se manifeste autrement. Ce n’est plus l’enfant joueur, l’enfant joyeux, l’enfant curieux, en recherche de nouvelles choses à expérimenter. Non, c’est l’enfant gâté, l’enfant qui tape du pied, l’enfant râleur qui se réveille, l’enfant conservateur, qui ne veut pas que les choses bougent qui s’exprime. Et c’est assez frappant chez certaines femmes de 70 ans, qui de toute leur vie n’ont fait qu’être la femme de, juste être gâtées par leurs petits maris, qui n’ont pas su ce que c’était que gagner leur propre argent, mais qui émettent des jugements de valeur sur tout et sur rien. Tout leur est dû.  Et rien ne leur plaît, rien n’est ‘comme il faut’. Et ces vieilles petites filles gâtées ne sont pas très jolies à voir. Mieux vaut en sourire alors ! Et se débrouiller pour ne surtout pas leur ressembler !

Etre mal accueilli

Imaginez: on vous a invité, vous êtes reçu dans de la famille éloignée dans un pays, dans une ville que vous visitez pendant quatre jours, dans une très belle maison avec piscine, dans une résidence de riches. Vous avez votre chambre avec votre propre salle de bain, on vous offre un bon petit déjeuner traditionnel. Seriez vous reconnaissant de cette hospitalité ? Qui ne le serait pas normalement ? Mais ce qui vous reste de ce temps-passé là dans cette belle demeure, avec ces hôtes-là, ce n’est pas ça du tout, mais bien plutôt le sentiment d’avoir été attrapé et coincé dans une cage dorée.

Pourquoi ça ? Tout ça, parce que les hôtes en question ne vous reçoivent pas avec tout leur coeur, ou parce qu’ils n’ont pas su dire non, ou parce qu’ils sont en pleine contradiction, et cela se sent, et cela se voit. Et qu’on a l’impression qu’ils se disent: combien ça va me coûter ?  Quand est-ce qu’ils vont s’en aller ? Non, attention à la lumière ! Non, pas trop de chauffage ! Tu te rends compte ici, ça coûte cher ! Non, pas cette confiture, pas ces oeufs, pas ce vin ! Non, tu ne peux pas entrer dans la cuisine, tu comprends, elle est trop petite ! Et puis, il y a la bonne, tu sais , elle est grosse, elle prend toute la place ! Oui, tu peux faire du yoga, mais 15 minutes, pas plus, et pas ici, mais là.

Et cela peut virer à la schizophrénie ! Quand dans le couple d’hôtes, l’un est vraiment accueillant, et l’autre non. L’un ouvre la porte de sa maison, l’autre la referme en claquant. L’un vous met du chauffage dans votre chambre, l’autre passe et l’éteint. L’un vous offre du vin, l’autre vous sert de la piquette, et les exemples peuvent se multiplier ainsi, et vu de loin, c’est même assez drôle. Un peu moins à vivre cependant !

Tout finit par avoir un goût amer. Un mauvais accueil peut vous rendre ingrat. Le seul souvenir de ce temps passé-là est un moment que l’on veut oublier. Le fait d’avoir été mal accueilli vous donne l’impression de ne pas avoir été accueilli.

Rien à voir en tout cas avec l’accueil qu’on peut recevoir parfois en voyage, lorsqu’on est reçu à l’improviste dans une petite famille au bout du monde, qui vous prête son toit ou sa table le temps d’une nuit, pour vous sauver de la tempête qui vient de surgir inopinément. Et le partage d’une bonne soupe sous un toit de fortune devient la plus belle des choses qui soit ! Et tout cela aussi parce que c’est fait avec le coeur !

Parfois finalement, la qualité de l’accueil compte plus que le lieu où l’on est accueilli ! Qu’importe la belle maison, les belles chambres, si l’on ne peut se déplacer sans avoir peur de casser quelque chose, sans se sentir à l’aise, et surtout, sans sentir que sa présence est désirée en ce lieu ! Cela laisse une très mauvaise sensation à la/les personne (s) ‘invitée’ (s). Cela a presque à voir avec l’amour ou l’absence d’amour ! Accueillir avec le coeur, c’est aimer d’une certaine manière. Quand le coeur n’est pas là, cela peut créer beaucoup de dépit chez la personne qui est mal reçue, et même une certaine forme d’ingratitude. Comme l’accueil n’est pas sincère, le temps réel passé et l’hospitalité reçue dans ce lieu finissent par ‘compter pour du beurre ‘.

Empreinte d’un voyage

Images fugitives. Que reste t’il d’un court voyage trois semaines après ? Des petits riens: un sourire glané-là, un geste ici, quelques mots entendus ici,  une scène insolite là. Pas grand-chose, en fait. On retrouve vite son quotidien, et ses habitudes, mais il y a quand même une empreinte du voyage, qui parfois se fait même à notre insu.

Avoir découvert une autre culture, avoir été plongée dans un autre bain culturel, une autre langue, dans une autre lumière, d’autres sons, d’autres bruits, d’autres odeurs, malgré soi, et particulièrement si on est sensible, le voyage a déposé sa trace. Même si on ne s’en rend pas compte tout de suite. C’est pourquoi c’est si essentiel de voyager. Cette ouverture sur le monde, cette ouverture des yeux, cette ouverture du coeur. Des préjugés, des barrières tombent. Un appétit pour le monde, pour une culture, pour un pays s’éveille. Naissance d’une curiosité.

Et si je me replongeais dans ces images fugitives, qui à l’heure d’aujourd’hui, en y repensant me font sourire.

Une terrasse de café ensoleillée dans la Médina de Essaouira. Un groupe de musiciens traditionnels tout de blanc vêtus avec leurs instruments, et l’un d’eux attire particulièrement mon attention. Lui s’occupe du tambourin. Il est vêtu de cet ensemble masculin-sorte de robe et pantalon-blanc, d’une petite toque rouge, et de grosses lunettes rondes à doubles foyers. Il est très sérieux. Les quatre hommes jouent cette musique, qui nous est destinée à nous les touristes, paressant sur cette terrasse, et toutes les trois-quatre minutes, ils font un petit pas de danse latéral, comme s’ils glissaient sur un tapis roulant sur leur droite puis sur leur gauche. Cela a quelque chose d’étonnant et d’assez drôle en vérité. Une petite chorégraphie exécutée mécaniquement et très, très sérieusement, sur un espace vraiment rikiki, la plupart du temps entre deux chaises.

Quand l’homme très sérieux avec sa petite toque rouge, ses grosses lunettes rondes et son tambourin fait un petit saut de chat lors de cette chorégraphie, cela crée un effet surprise très comique. Cet homme a quelque chose d’un clown blanc. Très sérieux et très drôle. Et je suis là, à guetter le deuxième saut de chat, qui arrive. Avec toujours ce sérieux et son air de comptable bien sous tous rapports, il fait son saut de chat ou son saut de cabri, ou  son saut de brebis. Comme vous voulez. Mais il est indéniablement comique. Et le comique vient de la surprise, du décalage, du contraste entre l’homme très, très sérieux, et de la fantaisie de son saut. Et de ce qu’on ne s’y attend pas du tout !

Plongée sensorielle au cœur des souks de Marrakech

Photo 097'Dépaysement ! Instant magique ! Quand les yeux ne savent plus où se poser tant il y a  de choses à voir, quand les sens sont en alerte, quand l’odorat est excité, quand le corps est en mouvement, et ne peut plus qu’aller de l’avant.

Les ruelles étroites et sombres, les toutes petites échoppes, les vendeurs d’épices, de viande, de pâtisserie, de poteries, de cuir, de sacs, de lampes, de métal ajouré, de bijoux, de tapis, les étals de légumes, les volailles,  les femmes en burka, les femmes voilées, les femmes en moumoutes léopard, les hommes en burnous, les hommes habillés à l’occidental, les portes bleues, les mobylettes, les vélos, les ânes et leur carriole,  les chats partout, les odeurs rances ici des tanneurs, parfumées là des herboristes, les couleurs magnifiques de la laine tressée, le treillis des toits.

Tellement de choses à voir. S’imprégner de ces nouvelles images, de ces nouvelles odeurs. On peut se perdre dans la Médina de Marrakech, dans tous les sens du terme. Se perdre au détour d’une rue, tomber sur un Riad ou hôtel splendide, qu’on pouvait à peine deviner derrière la porte. Se perdre dans ces ruelles étroites, ne plus savoir où regarder, au sol, au ciel, se faire klaxonner par un vélo, ou un scooter qui arrive en trombe-le piéton n’est jamais roi ici- se faire héler par un marchand de poterie, ou de bijoux. Se perdre quand tradition et modernité se télescopent.

Les toutes petites boutiques des tailleurs, les forgerons, les tanneurs, les réparateurs de scooters qui tiennent dans des carrés de un mètre sur un mètre. Se perdre, les sens sens dessus dessous. L’odorat assailli par les parfums enchanteurs du musc ou de l’ambre noire, puis dégoûtés par les odeurs vives du travail des tanneurs, les yeux enchantés par les mille couleurs des poteries, des épices, ou agressés par les étals de viande à l’air nu. Le corps bousculé ici, coincé dans la foule là.

Et lorsque enfin, on trouve le chemin du retour, quand la rue s’élargit vers une place, quand l’on retrouve les terrasses de café à l’occidentale, on a peine à imaginer que là-bas, à deux ruelles de là, tout ce petit monde vit et travaille. Toutes ces images d’un autre temps. Un petit monde laborieux, d’hommes et de femmes, qui auraient échappé à la modernité.

Le monde…Sens dessus dessous

Difficile de ne s’intéresser qu’aux petits instants volés, lorsque le monde dans lequel nous vivons semble partir en vrille.

Août-Sept 2014: l’Ukraine, la guerre à Gaza, la guerre en Irak, les chrétiens d’Orient assassinés, et forcés de prendre la route,  les difficultés du gouvernement français, et la menace nationaliste. Puis, devant la barbarie du soi-disant état islamiste, la nécessité pour l’Occident de faire quelque chose, d’où une coalition des états occidentaux, et la menace à l’horizon d’un conflit généralisé. Sans parler de ces jeunes français, de ces familles qui prennent le chemin du Djihad. Sans parler des effets désastreux de la crise économique un peu partout dans le monde. Sans parler des dérèglements climatiques, qui créent son lot de catastrophes.

Il y a quelque de chose de fou dans tout ça. Comme si tout d’un coup, le monde était emporté dans une spirale de violence. De plus en plus rapide. De plus en plus folle. Comme si inéluctablement, nous nous dirigions vers un troisième conflit mondial. Comme si bien malgré nous, toutes les conditions étaient réunies pour une catastrophe de grande ampleur.

Difficile de ne pas s’inquiéter un peu, un tout petit peu. L’Occident semble parfois un peu faible, un peu impuissant, un peu hésitant devant la menace terroriste, et les graines de terroristes qui germent sur son sol. Comme s’il n’avait pas assez de problèmes à résoudre.

Et nous nous battons au quotidien pour notre subsistance, et nous menons vaille que vaille notre petit bonhomme de chemin avec ses grandes joies et ses grandes tristesses. Difficile cependant de faire abstraction de ce monde dans lequel nous vivons, de ces images du monde, dont nous sommes témoins, et qui nous laissent dans la bouche un goût amer. Le fait même d’être témoin sans pouvoir rien faire peut conduire à des attitudes différentes: l’indifférence pour se protéger, l’action (mais quelle action ? donner de l’argent à une ONG par exemple, militer dans une association ?), mais le plus souvent, c’est le sentiment d’impuissance, qui est le plus fort, et qui casse toute vélléité d’action. Le ‘A quoi bon ?’ règne. Et l’on pousse le bouton ‘Arrêt’ de la télévision, parce qu’on sature de cette information, parce que dans l’absolu, on aimerait agir, on aimerait aider ces frères d’humanité, à quelques milliers de kilomètres, mais qu’on ne sait pas comment agir, ou parfois quel parti prendre. Mais faut t-il prendre parti, quand ce sont des populations civiles qui sont prises en otages par leurs gouvernants ?

S’intéresser aux petits instants volés est une activité de temps de paix, mais de plus en plus, malheureusement, nous entrons dans un temps de guerre, et cet intérêt pour les petites choses paraît bien vide face aux évènements qui s’annoncent.

 

 

Au fil de la pensée

Au fil de l’eau, au fil de la pensée..

Vacances sous la pluie, joli, joli…Il faut aimer la pluie comme on aime le soleil, lorsqu’on vit dans une région ‘arrosée’. Juillet sous la pluie et les orages. Ce Juillet là a un petit air de septembre, qui n’aide pas non plus à se mettre en ‘mode vacances’.

Remisées les jolies robes d’été, les chaises longues au soleil, les repas sous la treille, le farniente propre à l’été…et qui même si vous n’avez pas la chance de pouvoir sortir de votre cadre quotidien vous permet de vous sentir ‘en vacances’, des vacances à la maison, quoi. Surtout lorsqu’on vit à la campagne.

Mais parfois, on ne voit plus la beauté des choses qui nous entoure. Il faut ce dépaysement, il faut cette fraîcheur des yeux pour retrouver la beauté, là où on ne la voit plus. Parce qu’elle est notre environnement quotidien, l’environnement aussi de nos soucis, de nos batailles quotidiennes, et le lieu finit par être pollué par ce que l’on vit. Amalgame d’un paysage et d’un épisode de notre vie.

Paris, ville où j’ai vécu vingt ans, et que j’aime infiniment est une ville à jamais ‘polluée ‘ par mes années de galère d’aspirante-comédienne. Il y a des rues, des quartiers, qui lorsque je les traverse encore aujourd’hui me donnent des coups de poing, et me ramènent immédiatement à une émotion très forte vécue telle année, et à tel endroit. Une ville, à jamais associée à ma jeunesse, et à mes premiers amours, mes premiers espoirs, mes folles espérances, et à mes premiers deuils.

Deuils de ses illusions, deuil d’un homme aimé, deuil d’une partie de soi-même, où pour avancer, il faut enlever une première peau,  puis une seconde, puis une troisième, etc…Muer comme les serpents. Abandonner une première peau, pour renaître dans une seconde peau. Renaître à soi-même, et aller vers d’autres ailleurs, et  vers un autre cycle. Apprendre à abandonner, à lâcher, à grandir. La vie est faite de plein de petits deuils, et heureusement aussi, de plein de renaissances.

Vacances sous la pluie, joli, joli..

Au fil de la pensée, pas toujours gaie, qui s’égoutte comme l’eau du ciel, qui suit la canalisation, qui s’ébroue dans une flaque d’eau ou qui se déploie sur le sol.

 

‘Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir ?

Cette petite brunette d’environ sept-huit ans, qui regarde le paysage d’un balcon en fer forgé, c’est elle, c’est moi, ce sont toutes les petites filles d’hier, d’aujourd’hui, et  de demain. ‘Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir ?’

Que fait-on sur un balcon ? On voit, on se fait voir, on attend, on contemple, on rêve, on projette, on fantasme, on complote, on espère, on se désespère…

Toutes ces scènes de balcon dans la littérature d’antan, où souvent des femmes, privées de  ou d’une partie de liberté de mouvement, chaperonnées, ou surveillées de près par un Harpagon soupirent après un Léandre ou un jeune officier de la garde, ou rêvent de cet inaccessible lointain. Condamnées à regarder les hommes actifs. Condamnées à rêver à ce qu’elles pourraient faire, si elles avaient la liberté, toute la liberté de faire ce qu’elles voulaient. Etudier, travailler, agir dans le monde, et non plus seulement le regarder de loin.

On oublie parfois cette incroyable chance, ce droit que nous avons gagné chèrement, cette liberté que nous avons aujourd’hui dans nos sociétés occidentales de pouvoir agir dans le monde, et ne plus seulement regarder le monde du haut d’un balcon. Tout n’est pas facile, loin de là. Mais quand on pense à toutes ces intelligences, à tous ces génies ou talents brimés pendant des siècles, à toutes ces âmes condamnées à des rôles limités dans leurs sociétés, étant liés au degré de liberté ou de contrainte  de la classe sociale auxquelles elles appartenaient :‘Sois belle, et tais toi’, ‘Travaille et tais toi’, ‘Subis et tais toi’, ‘Marie toi et tais toi’, on se dit que certes ce n’est pas drôle tous les jours aujourd’hui d’endosser les multiples rôles qu’on veut ou qu’on doit endosser, mais quelle chance de faire partie du monde !

D’en être partie prenante. Agir sur lui, même à un tout petit niveau. Etre dans l’action, et ne plus être seulement cet être qui regarde, qui attend, qui subit, qui ruse aussi pour faire face à ces multiples contraintes et absences de liberté ou de droits. Il en a fallu déployer des trésors de ruse à ces femmes pour obtenir des choses, ou des espaces auxquelles elles n’avaient pas  droit. Il n’y a pas si longtemps, rétrospectivement.

Et malheureusement, dans certaines parties du monde, c’est encore le cas pour de nombreuses femmes. Au nom de la religion, au nom de croyances, de superstitions. Au nom du père, et de toute la chaîne patriarcale. Quand le corps de la femme ne lui appartient plus. Quand il appartient au père, au frère, au mari, à la famille du mari, etc… Tous ces crimes contre les femmes en Inde et dans  d’autres parties du monde, où le patriarcat règne, où la valeur d’une femme est bien inférieure à celle d’un homme, où tuer un bébé féminin est courant, où certaines jeunes femmes sont répudiées, tuées parce qu’elles sont stériles, ou qu’elles ne mettent au monde que des filles.

‘Naître de la côte d’Adam’. Quand on y pense, cette petite phrase en aura fait du mal pendant des siècles et des siècles. Quand le livre saint, et pas seulement celui-là  proclame l’inégalité entre les sexes, l’inégalité entre les genres. Quand une petite phrase condamne la moitié du genre humain à un rôle inférieur !  Et les conséquences ensuite que cela a pu avoir sur les sociétés ! Et sur les mentalités !

‘Anne, ma sœur Anne, entends tu tous les cris des femmes mortes, bafouées, tuées, vilipendées, violées, appelées sorcières ou putains, servantes retroussées, maîtresses de maison humiliées, femmes brimées, victimes de tant d’autres calamités ? ‘

‘Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir ?’

Atmosphères

Boomerang

Une sonnette, non deux, non, trois, non, quatre.. En fin, des dizaines, ou plutôt des centaines, ou plutôt des milliers retentissaient se réverbéraient et se multipliaient au fond de son crâne. Qui avait allumé l’incendie qui se propageait ainsi de neurone en neurone dans son canasson de crâne ? Qui avait déclenché l’alarme de son Moi morcelé ?

Etait-ce la vue de ce boomerang maori entraperçu tout à l’heure dans la vitrine, l’arbre de pluie, ou l’ukulélé qui avait allumé l’étincelle, ces images-objets réminiscences d’un autre temps, d’une autre vie, lui qui, se vantait d’en avoir cent ? Il pouvait bien en avoir cent, lui dont la force créatrice exceptionnelle explosait en couleurs, et en formes diffuses sur les toiles des murs de son atelier.
C’était si comme tout d’un coup les fantômes magnifiques de ses toiles étaient descendus en même temps dans son crâne, et venaient l’assaillir de leurs histoires, de leurs bruits et fureurs, de leurs cris et chuchotements, comme si son crâne s’était mué en un terrible hall de gare.
En cet instant, lui, le minotaure magnifique avait l’allure d’un gastéropode. Prostré. Recroquevillé dans un coin de l’atelier, les yeux hagards, l’une de ses mains tentait vainement de boucher l’une de ses oreilles, tandis que l’autre s’accrochait désespérément contre un pilier. Non, il ne se lèverait pas. Non.
Il savait. Il savait confusément qu’il fallait attendre. Attendre que le calme revienne. Attendre que le hall de gare se vide, s’il ne voulait pas sombrer complètement. S’il ne voulait pas se jeter contre les murs. S’il ne voulait pas céder à la panique, et à la destruction totale.

Consonnes

Consonnes gigantesques montées sur des pattes d’éléphant, le mot ‘F ck ff’, délesté de quelques lettres, mais furieusement animé de vie pilait avec rage les voyelles U et O, qui se tordaient de douleur sur le sable dans un fracas de verre brisé, et autres sons non identifiables. Puis une longue sonnerie, aigue, interminable, aussi insupportable qu’une sirène de pompiers vint déchirer la dernière image de son rêve. Le signal. C’était son casque électronique qui bipait, et le sortait maintenant de sa torpeur. In extremis. Comment avait t-il pu s’assoupir, là dans cette rizière, les genoux à moitié ensevelis dans la terre et son arme à la main ?

Amitié !

-Amitié ! lui lança t-il ironiquement en buvant cul sec un verre de vodka, à deux centimètres de son visage.

Les yeux du cosaque étaient loin d’être amicaux lorsqu’ils se posèrent sur la serpette accrochée au bas du mur, derrière lui -il l’avait vue en entrant dans la pièce- et il pouvait craindre le pire avec ce fou. Le visage de son bourreau, aux zygomatiques figés dans un sourire sarcastique ne lui faisait pas plus peur que ça. Après ce qu’il avait déjà enduré, étrangement, il se sentait plus fort que jamais.  Il avait le goût du sang dans la bouche. Il savait maintenant que si la situation se retournait en sa faveur-sa main était bientôt libérée du lien qui l’avait maintenu ligotée pendant des heures- il le tuerait. Lui, le pacifique se sentait maintenant la force de tuer.

La Diva

Chanteuse aux aigus flamboyants, au merveilleux contre-ut, dont la puissance pouvait briser des verres de cristal ou des vitraux de cathédrale. Chanteuse-Diva-Déesse, que certains portaient au pinacle, révéraient, adoraient. Pour la magie de sa voix, et de ses pouvoirs.

La vie a toujours ses revers, même pour les déesses de chair et d’os. Celle qu’on appelait la Diva, ou la Voix vit sa gloire sombrer, et dans ses dernières années sur scène, on l’affubla même de petits noms d’oiseaux comme ‘passoire’, ‘Castafiore’…Et même de ‘paratonnerre !’

Et pourquoi cela ? Parce qu’elle avait sans doute un peu, beaucoup perdu de la qualité de sa voix, que ses beaux aigus avaient disparus, et qu’ils vous irritaient plus les oreilles, qu’ils ne vous enchantaient. Quelques nodules dans ses cordes vocales avaient fait un ravage, mais elle ne souhaitait pas renoncer à la scène.

Coûte que coûte. On aurait pu croire qu’elle s’accrochait au plateau. Cette extase particulière de la scène, elle ne pouvait s’en passer, et elle était prête à supporter beaucoup d’humiliations pour rester à jamais sous les lumières. Elle finissait par ressembler au barde d’Astérix, qu’on saucissonnait à coups de mots vengeurs pour pouvoir la faire taire. Cruauté que la vie qui vous encense un jour, et qui le lendemain vous met plus bas que terre.

Une visite singulière

Vipère ! lui susurra une drôle de voix à son oreille, au moment où elle avait posé le joli bibi sur sa tête. Elle se retourna pour voir d’où venait le fiel de ces paroles mais ses yeux ne rencontrèrent que sa propre image affolée, reflétée par le grand miroir XIXème. Etait-ce le miroir qui avait parlé ? Cette impression d’étrangeté, qui ne l’avait pas quitté depuis qu’elle avait franchi le seuil de ce manoir avait atteint son climax, et elle ne se sentait plus la force de continuer. Elle rangea vite le bibi dans la malle, d’où elle l’avait sorti, et dans sa précipitation, son manteau s’accrocha à la charnière de celle-ci. A nouveau, la voix lui susurrait : -sale roturière ! Elle sursauta, se retournant pour voir d’où venait cette voix, mais dans la pénombre qui commençait à descendre sur la pièce, elle ne pouvait voir que les masses informes des meubles recouverts de toile de protection. Elle était complètement affolée, et la manche de son vêtement restait toujours prisonnière de la serrure. Comment…

Brune est la nuit

Brune est la nuit quand les loups sont de sortie. Rien ne les arrête.
Sur la piste de tes insomnies, dansent les loups et leur charivari. Rien de bien synoptique. La main s’arrête. Pause. Juste être à l’écoute du chant des loups en soi. Entre nuit et jour. Quand l’aube se montre timide, quand la nuit et la ville prennent des allures fantomatiques. Se laisser hanter par les esprits, par ce peuple de la nuit, invisible, aérien, qui parfois, tu le sens te visite.

Dis bonjour à la dame !

Serpillère. Couleur serpillère. C’était là le mot que je cherchais. Que j’avais au bout de la langue. Avec sa robe couleur serpillère, et sa coiffure ‘animale’- je ne savais pas si c’était un petit roquet ou une tête de cerf empaillée qu’elle portait en guise de chapeau, elle me donnait à chaque fois l’envie de crapahuter dans les toilettes sous n’importe quel prétexte, et de fermer la porte, et surtout la serrure à double tour. Mais non, je devais ‘dire bonjour à la dame’, et toutes mes tentatives de reculade étaient vaines. Sous l’œil noir de mon père, ‘le grand ordonnateur’ de la famille, je n’avais pas intérêt à me défiler. Et du haut de mes sept ans déjà, j’obéissais en maudissant tout bas toutes les règles de politesse, et autres règles stupides, qui vous contraignent à faire des choses que vous détestez.

L’apprenti guide

C’est Nak le  rouge, le plus sanguinaire des barbares, qu’on appelait aussi ‘Barbe Bleue’ qui  fit édifier cette petite chapelle en l’an 1000 de notre ère sur  ce promontoire. Il paraît que c’est en écoutant un concerto de Bach,  Ante mortem qu’il eut cette  brillante idée, et l’édification de cette merveille architecturale eut lieu peu de temps après sa mort.

Son fils Bullik, aussi sanguin  qu’une orange  consacra sa courte vie à la  réalisation de cette charmante chapelle. Il fit capturer des marins corses errant  à cette époque sur les eaux de la méditerranée, qui furent réquisitionnés pour la construction de la chapelle. Ce n’étaient pas des maçons. C’est pourquoi, on remarque ça et là quelques incongruités dans la nef. Remarquez la vierge, avec ses seins dénudés qui ressemble beaucoup à une proue de navire !  Notez qu’il leur fallut au moins cinquante ans pour  la finir. En effet, toutes les deux heures ils se réunissaient  en cercle pour chanter en chœur  à la gloire de  la déesse de la mer, et c’est ainsi que sont nés les chants polyphoniques corses.

-Dis donc, je ne suis pas féru en histoire, mais j’ai l’impression que notre fils ne l’est pas beaucoup plus !

– Chut ! Il s’entraîne pour son examen de guide !

Cancan

« Chaloupe orageuse » ou « cancan », me susurra t’elle à l’oreille. Je m’étais laissé entraîner dans cette furieuse danse à la suite de ma danseuse, et mon corps  depuis peu à ma ‘tête défendante ‘ se balançait étrangement d’avant en arrière, d’arrière en avant sur le rythme de la musique, qui s’était insinuée en moi et serpentait dans mes veines jusqu’à la pointe de mes pieds. Mon grand corps dégingandé et vieilli défiait le temps en ce moment même, retrouvait pour quelques instants la pétulance de la jeunesse.  Au rythme de ses pas. Au rythme de son corps. J’étais devenu un drôle de hochet dans ses mains sur cette piste improvisée, et mon corps entre les chaises du café se désarticulait comme jamais. Que ne ferait t’on pas pour des beaux yeux de charbon ?

Je redoutais le moment où la magie allait flancher…

Don Quichote ‘revisité’

-En avant Pat ! Tu les vois là-bas, les ailes du moulin ?

– ???

– On va y arriver, mon gars. Ils nous prenaient pour des idiots, moi, avec ma Rossinante, et toi avec ton âne, mais on n’est pas si sots ! si ! Oh ! Pat ! On y est arrivé ! Traversé toute cette  putain d’Espagne sous les quolibets, mais on l’a fait ! On est digne de nos héros bien aimés ! Tu m’entends ?

L’autre ne répond pas. Rouge à crever. D’un coup, il tombe. A côté de son âne. Raide. Mort ?

-Pat ! Mon Pat ! Oh !

Il se laisse tomber de son cheval aussi efflanqué que lui-même. Plus mort que vif, asséché, assoiffé, il se rapproche du corps de Pat, étendu aux pieds de son âne. C’est son portrait inversé. Aussi gros qu’il est maigre, aussi rouge qu’il est blanc livide.

Le choc de l’émotion provoque chez lui une logorrhée verbale un peu décousue.

– Pat ! Mon, mon gros Pat ! Tu ne vas pas me laisser tomber ! On est arrivé ! On l’a fait ! Tu ne vois pas là-bas le moulin ? Ma dulcinée là-bas  nous attend. Elle nous attend mon gros Pat avec du chocolat chaud et des croissants. Ahhhhhhhhhhhhhh ! Putain d’arbre à Came ! En berne ! Baissez les drapeaux ! Non, de merde ! Vous ne voyez pas qu’il est mort ! Ahhhhhhhhhh !

Il se trémousse au-dessus de l’autre, qui n’en peut mais. Tout d’un coup, un des bras de Pat se redresse, droit comme une canne, nu, ‘lardant’ l’autre d’un coup de poing magistral qui l’assomme, et sa voix d’outre-tombe lance un :

–              Tiens, ça c’est pour toi ! Quichote de mes deux !  Tu vas arrêter tes conneries maintenant, t’as compris ?

 

Petits textes nés sous la contrainte de l’atelier d’écriture. (mots imposés, ou mots incrustés par syllabes.)

Nuit bleue

 

Nuit bleue

 

Saxophone à terre, ses grandes ailes de papillon de nuit flottant dans le caniveau, la tête reposant sur l’oreiller de bitume, celui qui nous avait enchanté toute la nuit avec ses mélodies envoûtantes gisait là comme un boxeur KO, le visage défait. Le vomi agglutiné aux poils de son nez pendouillait sur son menton comme une feuille de fenouil défraîchie. Quelque chose de triste et de beau se dégageait de l’ensemble. Un mystère absolu. Inexplicable. Comment ce demi dieu du jazz, qui nous emportait avec ses musiques célestes avait besoin de tutoyer l’enfer, tous les enfers jusqu’au petit matin, et tel un phénix renaître de ses cendres le lendemain ?

 

Petit texte né sous la contrainte de l’atelier d’écriture

Acrostiches

Résonance

Riche de ses mille vies
Elle danse, elle danse
Serpentant dans le vent
Oubliant hier ou demain
Naître à elle-même
Au présent, au dedans
N’être qu’instant, elle s’oublie
Chanter ce qui vibre en elle
Etre mouvement. Etre la vie.

Sourire

Sous son front ardent
On distinguait ses yeux rieurs
Usinés par trop de rires
Resplendissants,
Irradiants, un ciel clair après l’orage
Ravissant les cœurs, les âmes
En une seule bouchée, en un seul regard.

Les lendemains

Les lendemains qui chantent
Elle n’en avait pas connus.
N’avait jamais eu d’années fastes.
De galères en galères, d’esquif
En naufrage, elle voguait sur la grande
Mer qu’est la vie. Toujours agitée.
A jamais marquée d’un sceau écarlate.
Il y a des vies, il y a des destins aux
Nombreuses nervures. Tatoués par la vie.

Ana et ses milles vies

Salves d’applaudissements
Ana vit pour cet instant
Légitimant tous ses sacrifices
Tous ses choix, bons et mauvais
Ici, là, sur scène, elle est elle-même
Mère courage, Antigone, Helga
Bernarda, Olga, Andromaque
Ana les a toutes jouées. Reine, mère
Nonne, servante, vierge, ou putain
Que la lumière se fasse ! Sur scène,
Une et plus qu’elle-même Ana vit
Et ne respire que pour cet instant là.

Histoire de ne pas en pleurer

Hippocampe affolé
Ictus amnésique, dit-on
Sans rire, ne plus se souvenir
Trou noir, plongée dans le vide
Où suis je ? Qui suis je ?
Isidore ? Isabelle? Casimir ?
Revenir à soi, plus tard
Effrayé de s’être oublié.

 

Petits textes nés sous la contrainte de l’atelier d’écriture. Chaque 1ère lettre d’un bloc de texte forme un mot. Comme Histoire, saltimbanque, Lendemain, etc…