Atmosphères

Boomerang

Une sonnette, non deux, non, trois, non, quatre.. En fin, des dizaines, ou plutôt des centaines, ou plutôt des milliers retentissaient se réverbéraient et se multipliaient au fond de son crâne. Qui avait allumé l’incendie qui se propageait ainsi de neurone en neurone dans son canasson de crâne ? Qui avait déclenché l’alarme de son Moi morcelé ?

Etait-ce la vue de ce boomerang maori entraperçu tout à l’heure dans la vitrine, l’arbre de pluie, ou l’ukulélé qui avait allumé l’étincelle, ces images-objets réminiscences d’un autre temps, d’une autre vie, lui qui, se vantait d’en avoir cent ? Il pouvait bien en avoir cent, lui dont la force créatrice exceptionnelle explosait en couleurs, et en formes diffuses sur les toiles des murs de son atelier.
C’était si comme tout d’un coup les fantômes magnifiques de ses toiles étaient descendus en même temps dans son crâne, et venaient l’assaillir de leurs histoires, de leurs bruits et fureurs, de leurs cris et chuchotements, comme si son crâne s’était mué en un terrible hall de gare.
En cet instant, lui, le minotaure magnifique avait l’allure d’un gastéropode. Prostré. Recroquevillé dans un coin de l’atelier, les yeux hagards, l’une de ses mains tentait vainement de boucher l’une de ses oreilles, tandis que l’autre s’accrochait désespérément contre un pilier. Non, il ne se lèverait pas. Non.
Il savait. Il savait confusément qu’il fallait attendre. Attendre que le calme revienne. Attendre que le hall de gare se vide, s’il ne voulait pas sombrer complètement. S’il ne voulait pas se jeter contre les murs. S’il ne voulait pas céder à la panique, et à la destruction totale.

Consonnes

Consonnes gigantesques montées sur des pattes d’éléphant, le mot ‘F ck ff’, délesté de quelques lettres, mais furieusement animé de vie pilait avec rage les voyelles U et O, qui se tordaient de douleur sur le sable dans un fracas de verre brisé, et autres sons non identifiables. Puis une longue sonnerie, aigue, interminable, aussi insupportable qu’une sirène de pompiers vint déchirer la dernière image de son rêve. Le signal. C’était son casque électronique qui bipait, et le sortait maintenant de sa torpeur. In extremis. Comment avait t-il pu s’assoupir, là dans cette rizière, les genoux à moitié ensevelis dans la terre et son arme à la main ?

Amitié !

-Amitié ! lui lança t-il ironiquement en buvant cul sec un verre de vodka, à deux centimètres de son visage.

Les yeux du cosaque étaient loin d’être amicaux lorsqu’ils se posèrent sur la serpette accrochée au bas du mur, derrière lui -il l’avait vue en entrant dans la pièce- et il pouvait craindre le pire avec ce fou. Le visage de son bourreau, aux zygomatiques figés dans un sourire sarcastique ne lui faisait pas plus peur que ça. Après ce qu’il avait déjà enduré, étrangement, il se sentait plus fort que jamais.  Il avait le goût du sang dans la bouche. Il savait maintenant que si la situation se retournait en sa faveur-sa main était bientôt libérée du lien qui l’avait maintenu ligotée pendant des heures- il le tuerait. Lui, le pacifique se sentait maintenant la force de tuer.

La Diva

Chanteuse aux aigus flamboyants, au merveilleux contre-ut, dont la puissance pouvait briser des verres de cristal ou des vitraux de cathédrale. Chanteuse-Diva-Déesse, que certains portaient au pinacle, révéraient, adoraient. Pour la magie de sa voix, et de ses pouvoirs.

La vie a toujours ses revers, même pour les déesses de chair et d’os. Celle qu’on appelait la Diva, ou la Voix vit sa gloire sombrer, et dans ses dernières années sur scène, on l’affubla même de petits noms d’oiseaux comme ‘passoire’, ‘Castafiore’…Et même de ‘paratonnerre !’

Et pourquoi cela ? Parce qu’elle avait sans doute un peu, beaucoup perdu de la qualité de sa voix, que ses beaux aigus avaient disparus, et qu’ils vous irritaient plus les oreilles, qu’ils ne vous enchantaient. Quelques nodules dans ses cordes vocales avaient fait un ravage, mais elle ne souhaitait pas renoncer à la scène.

Coûte que coûte. On aurait pu croire qu’elle s’accrochait au plateau. Cette extase particulière de la scène, elle ne pouvait s’en passer, et elle était prête à supporter beaucoup d’humiliations pour rester à jamais sous les lumières. Elle finissait par ressembler au barde d’Astérix, qu’on saucissonnait à coups de mots vengeurs pour pouvoir la faire taire. Cruauté que la vie qui vous encense un jour, et qui le lendemain vous met plus bas que terre.

Une visite singulière

Vipère ! lui susurra une drôle de voix à son oreille, au moment où elle avait posé le joli bibi sur sa tête. Elle se retourna pour voir d’où venait le fiel de ces paroles mais ses yeux ne rencontrèrent que sa propre image affolée, reflétée par le grand miroir XIXème. Etait-ce le miroir qui avait parlé ? Cette impression d’étrangeté, qui ne l’avait pas quitté depuis qu’elle avait franchi le seuil de ce manoir avait atteint son climax, et elle ne se sentait plus la force de continuer. Elle rangea vite le bibi dans la malle, d’où elle l’avait sorti, et dans sa précipitation, son manteau s’accrocha à la charnière de celle-ci. A nouveau, la voix lui susurrait : -sale roturière ! Elle sursauta, se retournant pour voir d’où venait cette voix, mais dans la pénombre qui commençait à descendre sur la pièce, elle ne pouvait voir que les masses informes des meubles recouverts de toile de protection. Elle était complètement affolée, et la manche de son vêtement restait toujours prisonnière de la serrure. Comment…

Brune est la nuit

Brune est la nuit quand les loups sont de sortie. Rien ne les arrête.
Sur la piste de tes insomnies, dansent les loups et leur charivari. Rien de bien synoptique. La main s’arrête. Pause. Juste être à l’écoute du chant des loups en soi. Entre nuit et jour. Quand l’aube se montre timide, quand la nuit et la ville prennent des allures fantomatiques. Se laisser hanter par les esprits, par ce peuple de la nuit, invisible, aérien, qui parfois, tu le sens te visite.

Dis bonjour à la dame !

Serpillère. Couleur serpillère. C’était là le mot que je cherchais. Que j’avais au bout de la langue. Avec sa robe couleur serpillère, et sa coiffure ‘animale’- je ne savais pas si c’était un petit roquet ou une tête de cerf empaillée qu’elle portait en guise de chapeau, elle me donnait à chaque fois l’envie de crapahuter dans les toilettes sous n’importe quel prétexte, et de fermer la porte, et surtout la serrure à double tour. Mais non, je devais ‘dire bonjour à la dame’, et toutes mes tentatives de reculade étaient vaines. Sous l’œil noir de mon père, ‘le grand ordonnateur’ de la famille, je n’avais pas intérêt à me défiler. Et du haut de mes sept ans déjà, j’obéissais en maudissant tout bas toutes les règles de politesse, et autres règles stupides, qui vous contraignent à faire des choses que vous détestez.

L’apprenti guide

C’est Nak le  rouge, le plus sanguinaire des barbares, qu’on appelait aussi ‘Barbe Bleue’ qui  fit édifier cette petite chapelle en l’an 1000 de notre ère sur  ce promontoire. Il paraît que c’est en écoutant un concerto de Bach,  Ante mortem qu’il eut cette  brillante idée, et l’édification de cette merveille architecturale eut lieu peu de temps après sa mort.

Son fils Bullik, aussi sanguin  qu’une orange  consacra sa courte vie à la  réalisation de cette charmante chapelle. Il fit capturer des marins corses errant  à cette époque sur les eaux de la méditerranée, qui furent réquisitionnés pour la construction de la chapelle. Ce n’étaient pas des maçons. C’est pourquoi, on remarque ça et là quelques incongruités dans la nef. Remarquez la vierge, avec ses seins dénudés qui ressemble beaucoup à une proue de navire !  Notez qu’il leur fallut au moins cinquante ans pour  la finir. En effet, toutes les deux heures ils se réunissaient  en cercle pour chanter en chœur  à la gloire de  la déesse de la mer, et c’est ainsi que sont nés les chants polyphoniques corses.

-Dis donc, je ne suis pas féru en histoire, mais j’ai l’impression que notre fils ne l’est pas beaucoup plus !

– Chut ! Il s’entraîne pour son examen de guide !

Cancan

« Chaloupe orageuse » ou « cancan », me susurra t’elle à l’oreille. Je m’étais laissé entraîner dans cette furieuse danse à la suite de ma danseuse, et mon corps  depuis peu à ma ‘tête défendante ‘ se balançait étrangement d’avant en arrière, d’arrière en avant sur le rythme de la musique, qui s’était insinuée en moi et serpentait dans mes veines jusqu’à la pointe de mes pieds. Mon grand corps dégingandé et vieilli défiait le temps en ce moment même, retrouvait pour quelques instants la pétulance de la jeunesse.  Au rythme de ses pas. Au rythme de son corps. J’étais devenu un drôle de hochet dans ses mains sur cette piste improvisée, et mon corps entre les chaises du café se désarticulait comme jamais. Que ne ferait t’on pas pour des beaux yeux de charbon ?

Je redoutais le moment où la magie allait flancher…

Don Quichote ‘revisité’

-En avant Pat ! Tu les vois là-bas, les ailes du moulin ?

– ???

– On va y arriver, mon gars. Ils nous prenaient pour des idiots, moi, avec ma Rossinante, et toi avec ton âne, mais on n’est pas si sots ! si ! Oh ! Pat ! On y est arrivé ! Traversé toute cette  putain d’Espagne sous les quolibets, mais on l’a fait ! On est digne de nos héros bien aimés ! Tu m’entends ?

L’autre ne répond pas. Rouge à crever. D’un coup, il tombe. A côté de son âne. Raide. Mort ?

-Pat ! Mon Pat ! Oh !

Il se laisse tomber de son cheval aussi efflanqué que lui-même. Plus mort que vif, asséché, assoiffé, il se rapproche du corps de Pat, étendu aux pieds de son âne. C’est son portrait inversé. Aussi gros qu’il est maigre, aussi rouge qu’il est blanc livide.

Le choc de l’émotion provoque chez lui une logorrhée verbale un peu décousue.

– Pat ! Mon, mon gros Pat ! Tu ne vas pas me laisser tomber ! On est arrivé ! On l’a fait ! Tu ne vois pas là-bas le moulin ? Ma dulcinée là-bas  nous attend. Elle nous attend mon gros Pat avec du chocolat chaud et des croissants. Ahhhhhhhhhhhhhh ! Putain d’arbre à Came ! En berne ! Baissez les drapeaux ! Non, de merde ! Vous ne voyez pas qu’il est mort ! Ahhhhhhhhhh !

Il se trémousse au-dessus de l’autre, qui n’en peut mais. Tout d’un coup, un des bras de Pat se redresse, droit comme une canne, nu, ‘lardant’ l’autre d’un coup de poing magistral qui l’assomme, et sa voix d’outre-tombe lance un :

–              Tiens, ça c’est pour toi ! Quichote de mes deux !  Tu vas arrêter tes conneries maintenant, t’as compris ?

 

Petits textes nés sous la contrainte de l’atelier d’écriture. (mots imposés, ou mots incrustés par syllabes.)

Nuit bleue

 

Nuit bleue

 

Saxophone à terre, ses grandes ailes de papillon de nuit flottant dans le caniveau, la tête reposant sur l’oreiller de bitume, celui qui nous avait enchanté toute la nuit avec ses mélodies envoûtantes gisait là comme un boxeur KO, le visage défait. Le vomi agglutiné aux poils de son nez pendouillait sur son menton comme une feuille de fenouil défraîchie. Quelque chose de triste et de beau se dégageait de l’ensemble. Un mystère absolu. Inexplicable. Comment ce demi dieu du jazz, qui nous emportait avec ses musiques célestes avait besoin de tutoyer l’enfer, tous les enfers jusqu’au petit matin, et tel un phénix renaître de ses cendres le lendemain ?

 

Petit texte né sous la contrainte de l’atelier d’écriture

Acrostiches

Résonance

Riche de ses mille vies
Elle danse, elle danse
Serpentant dans le vent
Oubliant hier ou demain
Naître à elle-même
Au présent, au dedans
N’être qu’instant, elle s’oublie
Chanter ce qui vibre en elle
Etre mouvement. Etre la vie.

Sourire

Sous son front ardent
On distinguait ses yeux rieurs
Usinés par trop de rires
Resplendissants,
Irradiants, un ciel clair après l’orage
Ravissant les cœurs, les âmes
En une seule bouchée, en un seul regard.

Les lendemains

Les lendemains qui chantent
Elle n’en avait pas connus.
N’avait jamais eu d’années fastes.
De galères en galères, d’esquif
En naufrage, elle voguait sur la grande
Mer qu’est la vie. Toujours agitée.
A jamais marquée d’un sceau écarlate.
Il y a des vies, il y a des destins aux
Nombreuses nervures. Tatoués par la vie.

Ana et ses milles vies

Salves d’applaudissements
Ana vit pour cet instant
Légitimant tous ses sacrifices
Tous ses choix, bons et mauvais
Ici, là, sur scène, elle est elle-même
Mère courage, Antigone, Helga
Bernarda, Olga, Andromaque
Ana les a toutes jouées. Reine, mère
Nonne, servante, vierge, ou putain
Que la lumière se fasse ! Sur scène,
Une et plus qu’elle-même Ana vit
Et ne respire que pour cet instant là.

Histoire de ne pas en pleurer

Hippocampe affolé
Ictus amnésique, dit-on
Sans rire, ne plus se souvenir
Trou noir, plongée dans le vide
Où suis je ? Qui suis je ?
Isidore ? Isabelle? Casimir ?
Revenir à soi, plus tard
Effrayé de s’être oublié.

 

Petits textes nés sous la contrainte de l’atelier d’écriture. Chaque 1ère lettre d’un bloc de texte forme un mot. Comme Histoire, saltimbanque, Lendemain, etc…

Le vieux Passay

Le vieux Passay

Ah ! Le vieux Passay ! Si Florian, mon petit frère en avait peur, et se cachait derrière moi, lorsqu’il nous apparaissait au coin de la rue, pour moi, il était une source inextinguible de curiosité, et je ressentais en le voyant un mélange de fascination teintée de peur.
Il faisait partie de notre paysage quotidien, lorsque nous revenions de l’école à pied. Il était là à sa porte, grand dadais dégingandé d’un âge certain, l’œil bleu et pétillant et nous regardait venir, les deux-trois autres enfants qui entamions la pente, et il nous encourageait de sa voix de stentor d’un petit mot rieur: « Ah ! La voilà la bande d’écoliers ! Allez courage Manu ! Et toi la miss ! Allez matelots ! Ho ! Hisse ! Encore un petit effort ! ».
Il finissait par tous nous faire rire, et lorsque nous parvenions enfin à son niveau, lui qui était tranquillement assis à sa porte, nous étions encore plus essoufflés !
Il était surprenant. Parfois il avait des mots ou des gestes qu’on ne comprenait pas bien.
-Viens plus près ! Toi! Renardeau ! lançait t-il à l’un d’entre nous ! Ce qui avait pour effet immédiat de nous faire reculer, et nous repartions un peu plus vite en disant, et en rigolant : – Il est fou ce Passay ! Eh ! Renardeau ! Et ce petit mot inhabituel devenait une balle qu’on se lançait tout le long du chemin. Cela nous faisait passer un peu plus vite le temps, car le chemin était long et pentu !
Le vieux Passay, jovial et bizarre, rigolard et l’œil bleu, très souvent assis à sa porte, ou nous saluant debout avec son accent traînant fut longtemps pour moi une sorte de mystère vivant. Un personnage, qui sortait un peu de l’ordinaire, qui semblait passer beaucoup de temps à ne rien faire, et qui nous régalait de petits mots rigolos.
Ca, c’est un assomme mites ! nous disait t-il pour parler de sa tapette à mouches ! En chœur, nous répétions ‘un assomme mites ! Quoi ? N’importe quoi !’ Nous partions alors d’un rire un peu moqueur, et nous prononcions ce mot avec une sorte d’extase ! Ce mot incompréhensible, qu’il avait juste inventé pour nous, pour nous faire rire ! Tout ça pour que nous passions quelques minutes de plus avec lui !

Petit texte né d’une contrainte d’écriture, et qui a fait resurgir un personnage de mon enfance, dont je ne me rappelle plus le nom.

La mort, une effraction

La mort entre souvent dans nos vies par effraction. Brutalement. Comme une voleuse. Qu’il s’agisse de la mort de nos proches, ou même la mort de moins proches.

Comme cette jeune femme croisée à plusieurs reprises dans le cadre d’activités professionnelles. Une jeune femme au bonheur insolent, joyeuse, en bonne santé, et qui avait jusque là bien mené sa vie : une vie professionnelle riche, une jolie famille avec trois enfants, amoureuse de son mari, appréciée par ses amis, ses voisins, douée pour l’art de la poterie, en un mot douée pour la vie. Lumineuse. Presque arrogante de bonheur.

Et puis un mot. ‘Maladie orpheline’. Qui tombe un jour, comme ça, du jour au lendemain. Et tout d’un coup, le corps qui ne répond plus aussi bien. Le cœur, qui dit-on se met à grossir étrangement, comme le poumon-nénuphar de Chloé dans l’Ecume des jours. Et six mois après, la mort l’emporte. Laissant un grand vide derrière elle, un grand déséquilibre dans sa petite famille, et beaucoup de stupeur parmi ses proches et ses moins proches.

Comment la vie peut t’elle nous être reprise aussi vite qu’elle nous est donnée ?
Un jour, on ouvre les yeux : on est vivant, et commence le long apprentissage de la vie. Un jour aussi, on ferme les yeux, mais de ce jour là, on n’en est rarement maître, et tant que la maladie ne nous a pas vraiment atteint ou si peu, on peut presque se croire ‘immortel’. La mort repoussée ‘aux calendes grecques’. On croit avoir tant d’années, tant de temps devant soi…

Et puis, tout d’un coup, la mort frappe comme ça, brutalement, quelqu’un qu’on a peu connu, mais qui était ‘l’image du bonheur’, l’image de la femme épanouie dans sa vie. Une femme un peu agaçante parfois, comme tous ceux qui sont doués pour la vie, qui ont cette confiance incroyable en eux-mêmes et en la vie, ce qui leur donne d’ailleurs la capacité de tout réussir. Mais l’on ne peut s’empêcher de penser que c’est injuste. Pourquoi elle ? Pourquoi à 43 ans ? Pourquoi cette personne lumineuse et créative ? Et pourquoi pas ?

La mort est inexplicable. Elle est comme un rocher qui vous tombe dessus. Dure. Abrupte. Mais parfois, plus encore pour ceux qui la vivent par contre coup. Qui doivent surmonter la disparition de la personne décédée. Se reconstruire. Retrouver un nouvel équilibre. Faire avec ou plutôt sans. Combler le, les vides.

Surmonter le deuil, et se projeter à nouveau dans la vie sans l’autre. Sans celui ou celle qui a fait partie de notre vie. Réapprendre à vivre seul(e), c’est comme réapprendre à marcher. Lorsqu’on a vécu quelques années ou de nombreuses années à deux, il faut ré-apprivoiser son ‘Un’. Pour le meilleur et pour le pire. Souvent d’ailleurs, pour le meilleur. Comme si celui-ci s’était parfois un peu trop dilué dans le ‘Deux’.

La mort, une effraction. La mort de cette jeune femme, que j’ai peu connue, mais dont la nouvelle de la mort m’a frappé de stupeur. Réactivant sans doute une autre mort, un autre deuil, proche celui-là. La mort, qu’on trouve toujours injuste. Comme si on nous avait retiré la meilleure partie de nous-mêmes.

Et qui réveille en moi la petite fille colérique qui tapait du pied dans les cartons, lorsqu’elle n’avait pas ce qu’elle voulait. On ne peut pas taper du pied dans la mort comme dans un carton. On peut ‘rager’ certes devant cet incroyable mystère, mais on est obligé de ‘faire avec’. Faire avec l’absence. Faire avec la mort, comme on fait tous les jours avec la vie, qui n’est pas toujours ‘un long fleuve tranquille’, ni une partie de plaisir.

Les petits instants volés

Photo : cc by-nc-nd www.Photo-Paysage.com

Photo : cc by-nc-nd http://www.Photo-Paysage.com

Les petits instants volés. Les petits bonheurs de la vie. Les petites choses qui vous épinglent un sourire sur les lèvres sans raison particulière. Juste comme ça. Se sentir heureux d’être là, d’être au monde, d’être vivant.

Un chat qui dort, comme un gros pacha. Tigrou le bienheureux. Un rayon de soleil qui illumine la pièce. Une explosion de feuilles d’iris d’un beau vert pâle, là-bas dans le jardinet qui enflamme les yeux.

Hymne au retour du printemps. La nature joue ses gammes, et chaque jour, de nouvelles plantes surgissent de la terre ou croient un peu plus, de nouvelles couleurs embellissent le paysage quotidien, affolant les yeux et les cœurs.

Cette exubérance de la nature, et son incroyable vélocité (comme les rameaux de vigne qui du jour au lendemain se couvrent de quantité de feuilles vertes) ont quelque chose de miraculeux.  Miracle renouvelé du retour du printemps. Quand le paysage brun se tâche de couleurs vives, quand les bois touffus accueillent les verts, les jaunes, les blancs, les rouges. Pour le plaisir des yeux et des poumons.

Pas d’hésitation, pas de tergiversation, pas de dépression. On dit juste ‘Merci la vie’. Merci de pouvoir assister encore et encore à ce miracle perpétuel de la nature. Merci d’avoir la chance d’être témoin de ce renouveau. Merci juste d’être là, et de pouvoir s’en remplir les yeux, et les sens.

Les yeux, fragiles, qui ont un peu de mal avec ce nouveau soleil. Qui recherchent le dieu Râ, mais qui doivent s’en protéger à la fois. Sentir la douce morsure du soleil sur la peau, qui voudrait se découvrir, mais qui n’ose pas encore. Dans cet entre-deux.  Entre les épluchures de l’hiver, et la peau satinée du printemps. Peau d’orange.

Le bonheur est parfois juste là à portée de main, à portée de regard. Félicité. Pas besoin de grand-chose. En harmonie avec soi-même, en harmonie avec le Vivant. Se sentir pure énergie, et vibrer à l’unisson avec les êtres qui nous entourent, qu’ils soient humains, végétaux, animaux. Se sentir petite étoile dans la grande constellation de la vie.

Des phares dans la nuit

Des phares dans la nuit. Dans le cocon de la voiture. A l’arrière de la R12. Sensation d’irréalité. Etre dans le noir. Voir la tête de papa, de maman en ombres chinoises. Que le noir et les phares jaunes-blancs au loin, qui se rapprochent de plus en plus, nous croisent, nous douchent de lumière un instant, donnant corps aux êtres qui m’entourent-mes sœurs endormies comme des masses-puis s’éloignent, et nous replongent dans le noir.

Cette douche de lumière attendue, comme une invite. Tout d’un coup, l’habitacle de la voiture était mis en lumière. Un bref instant, je pouvais voir ma main, une partie du visage de ma mère, l’épaule de ma sœur qui s’était lourdement endormie contre moi, l’arrière du siège de papa, et dans ce moment d’ennui ou de demi-sommeil, le croisement avec une voiture devenait presque un jeu. Jouer avec les pans d’ombre ou de lumière, qui remplissaient la voiture.

Des kilomètres on en avait parcouru ainsi. La nuit, à l’arrière de la voiture. Dans ce no man’s land que devenait la nationale bordée de platanes. Sur ces routes étroites et sinueuses, la présence des autres voitures que nous croisions feux de route allumés, puis feux de croisement prenait une ampleur démesurée.

Ce moment particulier dans la voiture silencieuse, ou comme si. Bercée par la voix des parents. Par bribes. Avant le sommeil. Les paupières qui s’alourdissent, et le corps qui lutte contre l’endormissement. Ce moment particulier. Etre enveloppée par le noir, toujours assez effrayant pour l’enfant peureuse que j’étais, et en même temps se sentir rassurée par la présence des parents, qu’on ne voit pas vraiment, mais qu’on sent, à quelques pas de soi. Se sentir au chaud, comme dans le ventre maternel, et leurs bribes de conversation devenaient musique jusqu’à ce que Morphée finisse par m’attraper.

Mon père, au volant, de sa conduite nerveuse, rapide, mais rassurante à la fois. Chantonnant. Du matin jusqu’au soir, mon père chantonnait. Du simple ‘hum, hum’ à un ‘hum, hum’ un peu plus développé. Cette façon particulière qu’il avait, et qu’il a toujours de vivre en chantonnant. Sans être un mélomane pour autant. Comme si c’était sa façon à lui d’être au monde.

La tête de ma mère, dodelinant sur l’appui-tête, comme une chatte amoureuse, le bras sur le haut du siège de son homme. Ma mère a été, et est toujours restée ‘folle amoureuse’ de cet homme là, et dans ces années là, ces années ‘bonheur’, ces années de la petite enfance, où tout roulait entre eux, il faisait bon de se sentir enveloppée dans leur amour. Ils étaient mes héros, mes modèles, mes repères. Ils pouvaient vaincre les ténèbres, ils étaient les sentinelles, les gardiens de nos vies.

A peine étais je endormie, qu’il fallait déjà se réveiller. ‘Ca y est ! On est arrivé !’, et c’était cruel de quitter l’habitacle de la voiture, où il faisait chaud, où nous avions fini par nous endormir en cascade les unes sur les autres, et devoir se lever, sortir dans le froid, à la lumière criante des phares était éprouvant. Mettre un pied devant l’autre, s’accrocher à la balustrade, attendre derrière les jambes de maman, qu’elle veuille bien ouvrir la lourde porte de bois, entrer dans la cuisine froide, grimper l’escalier pentu et casse-gueule, se soulever un peu pour atteindre la poignée de la porte de la chambre glacée- il n’y avait pas de chauffage- grimper sur le lit de bois, se glisser dans les draps froids, et enfin s’ensevelir sous l’édredon de plumes. Une odyssée en quelque sorte.

Finir par fermer les yeux, et en flashs, revoir la route, les phares au loin, hypnotisant, et se laisser glisser à nouveau dans le sommeil.

L’Instant de grâce

L’instant de grâce. Moment d’apesanteur. Quand tout d’un coup, ce n’est plus vous qui agissez, mais que vous êtes agi. Ce n’est plus vous à ce moment là qui tenez le pinceau, le crayon, ou qui êtes l’acteur de l’activité intellectuelle et physique entreprise, qui d’habitude demande des efforts, ou de la persévérance.

Non, tout d’un coup, les choses se font toutes seules. Vous êtes comme spectateur du ‘petit miracle’ qui se produit, et vous avez une sensation de facilité incroyable. Avoir l’impression d’être sur un petit nuage, ou d’être spectateur des choses que vous réalisez, car c’est quand même bien vous qui êtes là en chair et en os, et qui tenez le pinceau, le crayon, qui dansez, qui chantez, qui jouez, qui faites des sauts périlleux…, mais c’est comme si quelqu’un d’autre vous habitait et faisait les choses pour vous, qui vous les susurrait à l’oreille, qui guidait votre crayon ou votre pastel, votre corps avec une justesse jusque là inégalée .

Sensation de dédoublement. Sensation miraculeuse. Sensation d’avoir été visitée par les ‘dieux’. Cela ne dure généralement pas très longtemps, mais quand cet instant survient, vous avez juste eu l’impression de vivre ‘une expérience incroyable’. Quelque chose qui vous dépasse, vous et votre petite carcasse d’être humain. Quelque chose de transcendant, de l’ordre du divin, de façon très ‘païenne’ d’ailleurs. Pas besoin de croire en un dieu pour vivre cette expérience divine, et qui vous fait dire ‘Merci la vie !’.

L’instant de grâce peut aussi se vivre à deux dans une relation. Instant magique, qui peut sceller à vie une relation. Pour ce bref instant d’incandescence vécu ensemble. Quand tout se met en place parfaitement. Quand le rêve prend réalité.

Incandescence. Feu. Coup de foudre. Etrangement, ces instants sont reliés au feu. Le feu qui nous habite. Le feu que l’on peut vivre avec l’autre. Le feu de la création. Le feu créateur, et non pas destructeur.

L’instant de grâce peut aussi être vécu collectivement. L’Ukraine a vécu un instant de grâce dans la nuit de samedi dernier. Quand le dictateur s’est enfui, laissant le champ, je l’espère, à la démocratie. C’est un autre petit miracle quand les peuples réussissent à faire plier bagage à leurs dictateurs…

En filigrane

objets-volants

En filigrane. J’aime ces mots. Ils sonnent, et ils m’évoquent des moments, des sensations ressenties, enfouies qui ne demandent qu’à remonter à la surface. Ce qui est en filigrane, en transparence. Ce qui est là sans être là. Ce qui se laisse deviner.

Comme lorsque vous entrez dans une pièce pour la première fois, dans une famille que vous ne connaissez pas. C’est étonnant comment
lorsqu’on est à l’écoute on peut tout lire, tout voir, ou presque de ce qui se joue entre les personnes de cette famille. Les tensions, les énergies positives, et négatives, les accointances, les incompréhensions, les non-dits….

Et bien plus que lorsque vous connaissez les personnes de cette même famille. Lorsque vous avez un lien avec eux, alors, votre clairvoyance n’est plus la même, car vous êtes imbriqué dans les fils de la/des relations avec chaque membre de cette famille, et à votre tour, vous essayez de vous positionner vis-à-vis des uns et des autres. En filigrane.

C’est fou tout ce qu’on peut percevoir. Impression de tout sentir, de tout voir, de lire les pensées des uns et des autres, de sentir le fragile équilibre de la relation, des relations. Comme si on était en mode ‘enregistreur’. Cela en fait presque mal. Comme si tous les pores de sa peau, de son propre visage devenaient malgré soi objet d’enregistrement. Pas toujours consciemment. Mais un jour, cette impression très forte ressentie à ce moment là, vous la transcrivez sous une forme ou une autre.

Et qu’importe si vous-mêmes, vous êtes l’attention de tous les regards. Vous êtes l’étranger, vous êtes à la place de Candide, et vous voyez tout. Ca n’arrive pas tout le temps. Mais lorsqu’on a la place de l’étranger dans une famille, qu’on a ce regard neuf sur un petit monde clos avec son lot d’incompréhensions, d’amours et de désamours, de non-dits qui pèsent une tonne, c’est fou comment dans les cinq à dix premières minutes on voit tout. Et peut-être est-on nous-mêmes mis à nu par les regards de ces inconnus, mais je ne crois pas. C’est vraiment une expérience unique, et qui a lieu presque à chaque fois que personnellement, je me trouve dans cette position là. Etre l’étrangère, arrivée par hasard, par inadvertance, au mauvais ou au bon moment-qui sait ?-, et cette sensation physique très particulière d’être en mode ‘enregistreur’. Par les yeux, les oreilles, les mains, le corps, le nez…. Et comme nous sommes tous faits de la même matière, j’imagine que cette expérience doit être partagée par d’autres dans les mêmes circonstances.

Avoir vraiment tous les sens en alerte.Avoir cette impression de lire distinctement tout ce qui ne se dit pas, tout ou presque, ou les grandes lignes de ce qui se cache entre les mots, tout ce qui se devine. En filigrane. Comme si nous étions le ‘révélateur’, ce produit magique qui fait apparaître l’image sur le papier photographique dans la photographie argentique.

En filigrane. Deux petits mots qui portent en eux bien des mondes secrets, comme les faces cachées des icebergs. Ces montagnes sous la mer. Nous, êtres humains sommes des sortes d’icebergs, qui glissent sur l’océan de la vie. Ce que nous montrons parfois de nous-mêmes ne représente que dix pour cents de ce que nous sommes. Parfois, plus, heureusement. Parfois, nous nous dévoilons. Un instant seulement. Comme une image photographique. Photographie de l’instant.
En filigrane.

La valise bleue ou la 2CV rouge de maman

La valise bleue de maman

Qui n’a pas dans un coin de sa mémoire le souvenir d’un objet relié à une personne, et qui englobe toute la personne à ce moment là ? Pour certains, c’est la valise bleue de maman, synonyme d’un temps précis de l’enfance par exemple, la préparation des bagages pour les vacances, ou le départ  sans retour de la maman en question, l’objet devenant un raccourci de ce petit ou grand drame ou petit ou grand bonheur de la vie…

La 2 CV rouge de maman

Pour moi, ce n’est pas une valise bleue, mais une deux chevaux rouge qui dirait le mieux  ma mère jeune femme. Tous ces trajets  quotidiens de l’école à la maison, de la maison à l’école dans cette voiture brinquebalante, avec sa conduite à elle, nerveuse et drôle à la fois. Pendant longtemps, j’ai crû qu’il  fallait conduire le volant d’une voiture très énergiquement, car je voyais ma mère bouger tout le temps son volant, dans un petit mouvement constant de gauche à droite, ce qui était en fait sa façon à elle particulière de la conduire, et qui faisait pester la plupart des autres adultes passagers.

La poésie de la 2CV

2CVrougeLa 2CV rouge, la voiture odyssée, la voiture romanesque, la voiture comique, la voiture insecte rouge… Toute la poésie de cette voiture avec son petit pare-brise, ses portes qui claquent, son bruit de moteur ronflant, son ‘toit décapotable’, son plancher à trous.  La voiture porte-bonheur, la voiture de la petite enfance, d’abord très grande, puis de plus en plus petite au fur et à mesure qu’on devenait plus grand soi-même.

L’aller-retour de l’école à la maison

Ce moment particulier de l’enfance aussi. Tous ces allers retours de la maison à l’école parfois joyeux, parfois énervés, parfois en larmes, parfois calmes, parfois ennuyants…  Avec une sœur, puis deux sœurs. Souvent avec du retard. Les départs précipités, les énervements, les cris, les rires, les blagues, les récitations, les chansons, les réflexions, les ‘gros mots’. Et les cartables, les blouses, les crayons. Avec  toutes les couleurs de l’arc-en-ciel des émotions, de la peur à la joie d’aller à l’école. La difficulté de quitter l’habitacle de la voiture, ou au contraire, la hâte de retrouver les copines. Le sourire de maman heureuse avec sa petite tribu…

Maman dans la 2 CV rouge

S’il y a une image qui pourrait résumer ces années de la petite enfance- les années bonheur de ma mère, c’est maman au volant de sa 2CV, qui klaxonnait dans les virages pour notre plus grande joie ‘Encore, encore !’,  son profil, son sourire, sa coupe de cheveux de brunette des années 70 (coupés très courts), ses robes à fleurs, ses pulls col roulé à rayures… et une fois que nous avions été déposées devant la petite cour de l’école et ses platanes, je la voyais repartir avec un pincement de cœur. Pourvu qu’elle ne nous oublie pas ou qu’elle vienne nous rechercher à quatre heures et demie, et non pas à quatre heures quarante-cinq !  Vivement que l’école soit finie !

Valise bleue ou 2 CV rouge, il y a des objets, des vêtements qui sont associés pour toujours dans un coin de notre mémoire à des personnes, à des événements précis de nos vies, quelques soient ces temps de la vie… Comme  si l’objet, la voiture, le vêtement pouvaient condenser tous les souvenirs heureux ou malheureux de cette période de notre vie à ce moment là.