L’indicible

Ecrire sur l’indicible. Sur ce qui se passe à travers les yeux, à travers les corps, à travers les gestes, le souffle, sans passer par l’entremise des mots. Cette petite chose ténue, ou énorme qui se passe entre deux êtres humains en mode ‘attraction’, ou à l’inverse, en mode ‘répulsion’.

Notre animalité ressurgit alors d’un coup, d’un seul, et le vernis culturel, et la bienséance fondent comme neige au soleil. Dans le cas de l’attraction, l’on se retrouve face à face avec l’autre avec cette grosse fleur qui s’ouvre en soi, au niveau du plexus solaire, et cette envie folle de proximité, de contact avec l’autre. Parfois une envie d’embrasser cet autre, de contact physique plus grand,  malgré soi, et l’on cherche à comprendre ce qui se passe en soi. Parfois, heureusement cela est corroboré par l’autre, qui agit aussi bizarrement que soi, et cet état-là de ‘savoir sans le savoir’ crée pas mal de trouble, et de confusion. Et ce que l’on croit si bien cacher est ‘gros comme une maison’ pour ceux qui en sont témoins.

Décuplement des sens. La vue, l’odorat, le toucher, l’audition, le goût. Tout devient plus grand, plus fort, plus intense. L’odeur de l’autre, son souffle,  le toucher de sa main,  le frôlement de son corps, le son de sa voix, sa proximité qu’on sent à quelques mètres, ou ce creux dans le ventre. Un rien vous bouleverse, et vous êtes comme ces personnages de BD avec les yeux explosés, la peau hérissée dans le ‘bon sens du poil’,  les oreilles en pavillon, la bouche en feu, et d’autres parties du corps aussi réactives. C’est parfois dans ces moments-là qu’on atteint des sommets de ridicule, mais le ridicule ne tue pas, quand on est troublé, ou qu’on se rapproche de cet état dit ‘amoureux’. Assumons le ridicule !

Dans le cas de la répulsion, c’est aussi chimique entre les êtres. Pas besoin de mots pour sentir qu’il faut mettre de la distance avec cette personne-là. Parfois, même dès le premier contact. Et l’on se demande comment on peut ressentir du malaise, ou d’emblée une sensation négative vis-à-vis de cette personne qu’on ne connaît pas. Quelque chose aussi de très animal se passe là aussi, comme deux chats qui se font ‘Fouh’, ou dont le poil se hérisse. Electricité. Energie négative.

Tout revient à ça. A l’énergie. L’énergie qu’on produit. On est des boules d’énergie, d’électricité, de flux magnétiques, et l’aimantation peut se produire dans un sens comme dans l’autre. Avec des zones de gris aussi, car heureusement, on ne réagit pas toujours en noir et blanc, en attraction-répulsion avec les gens. Mais il y a tout un champ dans le non verbal, qui est assez passionnant à observer. Les mots sont parfois faibles par rapport au ressenti, ou à ce qui se passe entre deux corps étrangers dans le silence ou dans le bruit, à plus ou moins de distance. Avec aussi une marge d’erreur d’interprétation des signes émis, qui peut aussi provoquer d’autres malentendus.

Il y aurait presque une grammaire du non verbal à inventorier. Ce qui existe peut-être déjà. Les signes qu’on émet consciemment, inconsciemment. Lire les corps. Ce qu’on fait déjà sans doute inconsciemment, mais toujours avec ce point d’interrogation dans la tête ? Ai-je bien compris ce que j’ai vu ? Est-ce que je n’ai pas interprété ce signe émis, parce que moi-même je souhaite donner un sens particulier à ce signe ? Quand les émotions basiques comme la peur, le froid, le chaud, la joie, la colère viennent colorer ces signes, ils sont alors compris instinctivement de la même façon, que l’on vienne d’une culture ou d’une autre, mais il y a cette zone de gris dans l’interprétation des signes, lorsqu’on est soi-même bouleversé, ému, et que l’on n’est plus dans les couleurs primaires des émotions, mais dans le nuancier, dans les pastels et autres tons et demi-tons.

 

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Jour de pluie

Jour de pluie, et tout se voile de gris. Le paysage extérieur, comme le paysage intérieur. Comme une nappe de pétrole grise, le ciel s’est infiltré en moi et vient saper mon humeur. Il faut faire avec ses dépressions atmosphériques intérieures. Pas toujours facile. Se dire qu’après la pluie, un rai de soleil pointera le bout de son nez, balayera la pluie et  colorisera mon paysage intérieur. En attendant, ce qui me paraissait formidable hier me paraît fade aujourd’hui, et je traverse le jour en pilotage automatique.

Reste la musique, qui paraît-il, adoucit les moeurs. Du moins, peut-elle apporter cette once de joie, qui me manque. La musique et le chant, cadeaux des dieux peuvent influencer mon humeur, et m’apporter d’abord artificiellement, puis installer cette joie intérieure du jour.

Le chant, relié au souffle, en traversant mon corps va balayer un peu le gris, et comme un vent salvateur va faire le ménage intérieur, La danse aussi a ce pouvoir bienfaiteur sur moi. Quand le corps se met en mouvement, il ébranle l’être tout entier, et je finis peu à peu par retrouver cette joie d’être au monde.  Et qu’importe les emmerdes, les déceptions, les ‘choses pas comme il faut’, qu’importe la fatigue de l’hiver, une petite lumière s’allume en moi, et ça y est, c’est reparti ! A nouveau sur les bons rails du jour. Le petit train-train du quotidien peut redémarrer.

Etre mal accueilli

Imaginez: on vous a invité, vous êtes reçu dans de la famille éloignée dans un pays, dans une ville que vous visitez pendant quatre jours, dans une très belle maison avec piscine, dans une résidence de riches. Vous avez votre chambre avec votre propre salle de bain, on vous offre un bon petit déjeuner traditionnel. Seriez vous reconnaissant de cette hospitalité ? Qui ne le serait pas normalement ? Mais ce qui vous reste de ce temps-passé là dans cette belle demeure, avec ces hôtes-là, ce n’est pas ça du tout, mais bien plutôt le sentiment d’avoir été attrapé et coincé dans une cage dorée.

Pourquoi ça ? Tout ça, parce que les hôtes en question ne vous reçoivent pas avec tout leur coeur, ou parce qu’ils n’ont pas su dire non, ou parce qu’ils sont en pleine contradiction, et cela se sent, et cela se voit. Et qu’on a l’impression qu’ils se disent: combien ça va me coûter ?  Quand est-ce qu’ils vont s’en aller ? Non, attention à la lumière ! Non, pas trop de chauffage ! Tu te rends compte ici, ça coûte cher ! Non, pas cette confiture, pas ces oeufs, pas ce vin ! Non, tu ne peux pas entrer dans la cuisine, tu comprends, elle est trop petite ! Et puis, il y a la bonne, tu sais , elle est grosse, elle prend toute la place ! Oui, tu peux faire du yoga, mais 15 minutes, pas plus, et pas ici, mais là.

Et cela peut virer à la schizophrénie ! Quand dans le couple d’hôtes, l’un est vraiment accueillant, et l’autre non. L’un ouvre la porte de sa maison, l’autre la referme en claquant. L’un vous met du chauffage dans votre chambre, l’autre passe et l’éteint. L’un vous offre du vin, l’autre vous sert de la piquette, et les exemples peuvent se multiplier ainsi, et vu de loin, c’est même assez drôle. Un peu moins à vivre cependant !

Tout finit par avoir un goût amer. Un mauvais accueil peut vous rendre ingrat. Le seul souvenir de ce temps passé-là est un moment que l’on veut oublier. Le fait d’avoir été mal accueilli vous donne l’impression de ne pas avoir été accueilli.

Rien à voir en tout cas avec l’accueil qu’on peut recevoir parfois en voyage, lorsqu’on est reçu à l’improviste dans une petite famille au bout du monde, qui vous prête son toit ou sa table le temps d’une nuit, pour vous sauver de la tempête qui vient de surgir inopinément. Et le partage d’une bonne soupe sous un toit de fortune devient la plus belle des choses qui soit ! Et tout cela aussi parce que c’est fait avec le coeur !

Parfois finalement, la qualité de l’accueil compte plus que le lieu où l’on est accueilli ! Qu’importe la belle maison, les belles chambres, si l’on ne peut se déplacer sans avoir peur de casser quelque chose, sans se sentir à l’aise, et surtout, sans sentir que sa présence est désirée en ce lieu ! Cela laisse une très mauvaise sensation à la/les personne (s) ‘invitée’ (s). Cela a presque à voir avec l’amour ou l’absence d’amour ! Accueillir avec le coeur, c’est aimer d’une certaine manière. Quand le coeur n’est pas là, cela peut créer beaucoup de dépit chez la personne qui est mal reçue, et même une certaine forme d’ingratitude. Comme l’accueil n’est pas sincère, le temps réel passé et l’hospitalité reçue dans ce lieu finissent par ‘compter pour du beurre ‘.

Nuit bleue

 

Nuit bleue

 

Saxophone à terre, ses grandes ailes de papillon de nuit flottant dans le caniveau, la tête reposant sur l’oreiller de bitume, celui qui nous avait enchanté toute la nuit avec ses mélodies envoûtantes gisait là comme un boxeur KO, le visage défait. Le vomi agglutiné aux poils de son nez pendouillait sur son menton comme une feuille de fenouil défraîchie. Quelque chose de triste et de beau se dégageait de l’ensemble. Un mystère absolu. Inexplicable. Comment ce demi dieu du jazz, qui nous emportait avec ses musiques célestes avait besoin de tutoyer l’enfer, tous les enfers jusqu’au petit matin, et tel un phénix renaître de ses cendres le lendemain ?

 

Petit texte né sous la contrainte de l’atelier d’écriture

Acrostiches

Résonance

Riche de ses mille vies
Elle danse, elle danse
Serpentant dans le vent
Oubliant hier ou demain
Naître à elle-même
Au présent, au dedans
N’être qu’instant, elle s’oublie
Chanter ce qui vibre en elle
Etre mouvement. Etre la vie.

Sourire

Sous son front ardent
On distinguait ses yeux rieurs
Usinés par trop de rires
Resplendissants,
Irradiants, un ciel clair après l’orage
Ravissant les cœurs, les âmes
En une seule bouchée, en un seul regard.

Les lendemains

Les lendemains qui chantent
Elle n’en avait pas connus.
N’avait jamais eu d’années fastes.
De galères en galères, d’esquif
En naufrage, elle voguait sur la grande
Mer qu’est la vie. Toujours agitée.
A jamais marquée d’un sceau écarlate.
Il y a des vies, il y a des destins aux
Nombreuses nervures. Tatoués par la vie.

Ana et ses milles vies

Salves d’applaudissements
Ana vit pour cet instant
Légitimant tous ses sacrifices
Tous ses choix, bons et mauvais
Ici, là, sur scène, elle est elle-même
Mère courage, Antigone, Helga
Bernarda, Olga, Andromaque
Ana les a toutes jouées. Reine, mère
Nonne, servante, vierge, ou putain
Que la lumière se fasse ! Sur scène,
Une et plus qu’elle-même Ana vit
Et ne respire que pour cet instant là.

Histoire de ne pas en pleurer

Hippocampe affolé
Ictus amnésique, dit-on
Sans rire, ne plus se souvenir
Trou noir, plongée dans le vide
Où suis je ? Qui suis je ?
Isidore ? Isabelle? Casimir ?
Revenir à soi, plus tard
Effrayé de s’être oublié.

 

Petits textes nés sous la contrainte de l’atelier d’écriture. Chaque 1ère lettre d’un bloc de texte forme un mot. Comme Histoire, saltimbanque, Lendemain, etc…

Des phares dans la nuit

Des phares dans la nuit. Dans le cocon de la voiture. A l’arrière de la R12. Sensation d’irréalité. Etre dans le noir. Voir la tête de papa, de maman en ombres chinoises. Que le noir et les phares jaunes-blancs au loin, qui se rapprochent de plus en plus, nous croisent, nous douchent de lumière un instant, donnant corps aux êtres qui m’entourent-mes sœurs endormies comme des masses-puis s’éloignent, et nous replongent dans le noir.

Cette douche de lumière attendue, comme une invite. Tout d’un coup, l’habitacle de la voiture était mis en lumière. Un bref instant, je pouvais voir ma main, une partie du visage de ma mère, l’épaule de ma sœur qui s’était lourdement endormie contre moi, l’arrière du siège de papa, et dans ce moment d’ennui ou de demi-sommeil, le croisement avec une voiture devenait presque un jeu. Jouer avec les pans d’ombre ou de lumière, qui remplissaient la voiture.

Des kilomètres on en avait parcouru ainsi. La nuit, à l’arrière de la voiture. Dans ce no man’s land que devenait la nationale bordée de platanes. Sur ces routes étroites et sinueuses, la présence des autres voitures que nous croisions feux de route allumés, puis feux de croisement prenait une ampleur démesurée.

Ce moment particulier dans la voiture silencieuse, ou comme si. Bercée par la voix des parents. Par bribes. Avant le sommeil. Les paupières qui s’alourdissent, et le corps qui lutte contre l’endormissement. Ce moment particulier. Etre enveloppée par le noir, toujours assez effrayant pour l’enfant peureuse que j’étais, et en même temps se sentir rassurée par la présence des parents, qu’on ne voit pas vraiment, mais qu’on sent, à quelques pas de soi. Se sentir au chaud, comme dans le ventre maternel, et leurs bribes de conversation devenaient musique jusqu’à ce que Morphée finisse par m’attraper.

Mon père, au volant, de sa conduite nerveuse, rapide, mais rassurante à la fois. Chantonnant. Du matin jusqu’au soir, mon père chantonnait. Du simple ‘hum, hum’ à un ‘hum, hum’ un peu plus développé. Cette façon particulière qu’il avait, et qu’il a toujours de vivre en chantonnant. Sans être un mélomane pour autant. Comme si c’était sa façon à lui d’être au monde.

La tête de ma mère, dodelinant sur l’appui-tête, comme une chatte amoureuse, le bras sur le haut du siège de son homme. Ma mère a été, et est toujours restée ‘folle amoureuse’ de cet homme là, et dans ces années là, ces années ‘bonheur’, ces années de la petite enfance, où tout roulait entre eux, il faisait bon de se sentir enveloppée dans leur amour. Ils étaient mes héros, mes modèles, mes repères. Ils pouvaient vaincre les ténèbres, ils étaient les sentinelles, les gardiens de nos vies.

A peine étais je endormie, qu’il fallait déjà se réveiller. ‘Ca y est ! On est arrivé !’, et c’était cruel de quitter l’habitacle de la voiture, où il faisait chaud, où nous avions fini par nous endormir en cascade les unes sur les autres, et devoir se lever, sortir dans le froid, à la lumière criante des phares était éprouvant. Mettre un pied devant l’autre, s’accrocher à la balustrade, attendre derrière les jambes de maman, qu’elle veuille bien ouvrir la lourde porte de bois, entrer dans la cuisine froide, grimper l’escalier pentu et casse-gueule, se soulever un peu pour atteindre la poignée de la porte de la chambre glacée- il n’y avait pas de chauffage- grimper sur le lit de bois, se glisser dans les draps froids, et enfin s’ensevelir sous l’édredon de plumes. Une odyssée en quelque sorte.

Finir par fermer les yeux, et en flashs, revoir la route, les phares au loin, hypnotisant, et se laisser glisser à nouveau dans le sommeil.

L’Instant de grâce

L’instant de grâce. Moment d’apesanteur. Quand tout d’un coup, ce n’est plus vous qui agissez, mais que vous êtes agi. Ce n’est plus vous à ce moment là qui tenez le pinceau, le crayon, ou qui êtes l’acteur de l’activité intellectuelle et physique entreprise, qui d’habitude demande des efforts, ou de la persévérance.

Non, tout d’un coup, les choses se font toutes seules. Vous êtes comme spectateur du ‘petit miracle’ qui se produit, et vous avez une sensation de facilité incroyable. Avoir l’impression d’être sur un petit nuage, ou d’être spectateur des choses que vous réalisez, car c’est quand même bien vous qui êtes là en chair et en os, et qui tenez le pinceau, le crayon, qui dansez, qui chantez, qui jouez, qui faites des sauts périlleux…, mais c’est comme si quelqu’un d’autre vous habitait et faisait les choses pour vous, qui vous les susurrait à l’oreille, qui guidait votre crayon ou votre pastel, votre corps avec une justesse jusque là inégalée .

Sensation de dédoublement. Sensation miraculeuse. Sensation d’avoir été visitée par les ‘dieux’. Cela ne dure généralement pas très longtemps, mais quand cet instant survient, vous avez juste eu l’impression de vivre ‘une expérience incroyable’. Quelque chose qui vous dépasse, vous et votre petite carcasse d’être humain. Quelque chose de transcendant, de l’ordre du divin, de façon très ‘païenne’ d’ailleurs. Pas besoin de croire en un dieu pour vivre cette expérience divine, et qui vous fait dire ‘Merci la vie !’.

L’instant de grâce peut aussi se vivre à deux dans une relation. Instant magique, qui peut sceller à vie une relation. Pour ce bref instant d’incandescence vécu ensemble. Quand tout se met en place parfaitement. Quand le rêve prend réalité.

Incandescence. Feu. Coup de foudre. Etrangement, ces instants sont reliés au feu. Le feu qui nous habite. Le feu que l’on peut vivre avec l’autre. Le feu de la création. Le feu créateur, et non pas destructeur.

L’instant de grâce peut aussi être vécu collectivement. L’Ukraine a vécu un instant de grâce dans la nuit de samedi dernier. Quand le dictateur s’est enfui, laissant le champ, je l’espère, à la démocratie. C’est un autre petit miracle quand les peuples réussissent à faire plier bagage à leurs dictateurs…