L’ enfance en nous

Qui de nous ne souhaite pas garder éternellement sa part d’enfance ? Cette capacité d’émerveillement, cette part d’enchantement qui nous rend vivant et joyeux, qui alimente en nous cet appétit de la vie, toujours ? Savoir encore s’émerveiller d’un lever de soleil, de l’ombre d’une herbe sur le béton, d’un rai de soleil sur le parquet, d’un sourire de chat (Eh oui ! il y a des chats, qui sourient), d’une caresse, d’un regard, d’une couleur, d’un beau ciel, ou d’un bel orage. Lorsqu’on regarde bien le monde autour de soi (et malgré la pollution, et malgré tout ce qui peut polluer le regard), il y a mille et une raisons de dire: Merci la vie ! Et malgré les souffrances, les échecs, les douleurs, et autres calamités que nous pouvons traverser.

Mais il faut parfois lutter pour ne pas céder au désenchantement, pour ne pas se laisser plomber par les événements négatifs de nos vies, et le remède à la mélancolie (parfois nécessaire aussi) est je crois cette capacité d’émerveillement qu’il faut préserver en soi, qu’il faut alimenter chaque jour un petit peu comme un bon feu. Garder ce goût du jeu, cette envie de jouer. Jouer avec les mots, avec les choses, avec les gens, avec soi-même. Se moquer de soi-même, ne pas se prendre  ou ne pas prendre la vie trop au sérieux. Prendre la vie comme un jeu, parfois, on gagne, parfois on perd, mais on peut s’en remettre. Se relever, et repartir à nouveau. Prendre des risques, et maintenir intacte sa curiosité.

Mais parfois, chez certains, chez des personnes d’un certain âge, l’enfance se manifeste autrement. Ce n’est plus l’enfant joueur, l’enfant joyeux, l’enfant curieux, en recherche de nouvelles choses à expérimenter. Non, c’est l’enfant gâté, l’enfant qui tape du pied, l’enfant râleur qui se réveille, l’enfant conservateur, qui ne veut pas que les choses bougent qui s’exprime. Et c’est assez frappant chez certaines femmes de 70 ans, qui de toute leur vie n’ont fait qu’être la femme de, juste être gâtées par leurs petits maris, qui n’ont pas su ce que c’était que gagner leur propre argent, mais qui émettent des jugements de valeur sur tout et sur rien. Tout leur est dû.  Et rien ne leur plaît, rien n’est ‘comme il faut’. Et ces vieilles petites filles gâtées ne sont pas très jolies à voir. Mieux vaut en sourire alors ! Et se débrouiller pour ne surtout pas leur ressembler !

Le vieux Passay

Le vieux Passay

Ah ! Le vieux Passay ! Si Florian, mon petit frère en avait peur, et se cachait derrière moi, lorsqu’il nous apparaissait au coin de la rue, pour moi, il était une source inextinguible de curiosité, et je ressentais en le voyant un mélange de fascination teintée de peur.
Il faisait partie de notre paysage quotidien, lorsque nous revenions de l’école à pied. Il était là à sa porte, grand dadais dégingandé d’un âge certain, l’œil bleu et pétillant et nous regardait venir, les deux-trois autres enfants qui entamions la pente, et il nous encourageait de sa voix de stentor d’un petit mot rieur: « Ah ! La voilà la bande d’écoliers ! Allez courage Manu ! Et toi la miss ! Allez matelots ! Ho ! Hisse ! Encore un petit effort ! ».
Il finissait par tous nous faire rire, et lorsque nous parvenions enfin à son niveau, lui qui était tranquillement assis à sa porte, nous étions encore plus essoufflés !
Il était surprenant. Parfois il avait des mots ou des gestes qu’on ne comprenait pas bien.
-Viens plus près ! Toi! Renardeau ! lançait t-il à l’un d’entre nous ! Ce qui avait pour effet immédiat de nous faire reculer, et nous repartions un peu plus vite en disant, et en rigolant : – Il est fou ce Passay ! Eh ! Renardeau ! Et ce petit mot inhabituel devenait une balle qu’on se lançait tout le long du chemin. Cela nous faisait passer un peu plus vite le temps, car le chemin était long et pentu !
Le vieux Passay, jovial et bizarre, rigolard et l’œil bleu, très souvent assis à sa porte, ou nous saluant debout avec son accent traînant fut longtemps pour moi une sorte de mystère vivant. Un personnage, qui sortait un peu de l’ordinaire, qui semblait passer beaucoup de temps à ne rien faire, et qui nous régalait de petits mots rigolos.
Ca, c’est un assomme mites ! nous disait t-il pour parler de sa tapette à mouches ! En chœur, nous répétions ‘un assomme mites ! Quoi ? N’importe quoi !’ Nous partions alors d’un rire un peu moqueur, et nous prononcions ce mot avec une sorte d’extase ! Ce mot incompréhensible, qu’il avait juste inventé pour nous, pour nous faire rire ! Tout ça pour que nous passions quelques minutes de plus avec lui !

Petit texte né d’une contrainte d’écriture, et qui a fait resurgir un personnage de mon enfance, dont je ne me rappelle plus le nom.

Des phares dans la nuit

Des phares dans la nuit. Dans le cocon de la voiture. A l’arrière de la R12. Sensation d’irréalité. Etre dans le noir. Voir la tête de papa, de maman en ombres chinoises. Que le noir et les phares jaunes-blancs au loin, qui se rapprochent de plus en plus, nous croisent, nous douchent de lumière un instant, donnant corps aux êtres qui m’entourent-mes sœurs endormies comme des masses-puis s’éloignent, et nous replongent dans le noir.

Cette douche de lumière attendue, comme une invite. Tout d’un coup, l’habitacle de la voiture était mis en lumière. Un bref instant, je pouvais voir ma main, une partie du visage de ma mère, l’épaule de ma sœur qui s’était lourdement endormie contre moi, l’arrière du siège de papa, et dans ce moment d’ennui ou de demi-sommeil, le croisement avec une voiture devenait presque un jeu. Jouer avec les pans d’ombre ou de lumière, qui remplissaient la voiture.

Des kilomètres on en avait parcouru ainsi. La nuit, à l’arrière de la voiture. Dans ce no man’s land que devenait la nationale bordée de platanes. Sur ces routes étroites et sinueuses, la présence des autres voitures que nous croisions feux de route allumés, puis feux de croisement prenait une ampleur démesurée.

Ce moment particulier dans la voiture silencieuse, ou comme si. Bercée par la voix des parents. Par bribes. Avant le sommeil. Les paupières qui s’alourdissent, et le corps qui lutte contre l’endormissement. Ce moment particulier. Etre enveloppée par le noir, toujours assez effrayant pour l’enfant peureuse que j’étais, et en même temps se sentir rassurée par la présence des parents, qu’on ne voit pas vraiment, mais qu’on sent, à quelques pas de soi. Se sentir au chaud, comme dans le ventre maternel, et leurs bribes de conversation devenaient musique jusqu’à ce que Morphée finisse par m’attraper.

Mon père, au volant, de sa conduite nerveuse, rapide, mais rassurante à la fois. Chantonnant. Du matin jusqu’au soir, mon père chantonnait. Du simple ‘hum, hum’ à un ‘hum, hum’ un peu plus développé. Cette façon particulière qu’il avait, et qu’il a toujours de vivre en chantonnant. Sans être un mélomane pour autant. Comme si c’était sa façon à lui d’être au monde.

La tête de ma mère, dodelinant sur l’appui-tête, comme une chatte amoureuse, le bras sur le haut du siège de son homme. Ma mère a été, et est toujours restée ‘folle amoureuse’ de cet homme là, et dans ces années là, ces années ‘bonheur’, ces années de la petite enfance, où tout roulait entre eux, il faisait bon de se sentir enveloppée dans leur amour. Ils étaient mes héros, mes modèles, mes repères. Ils pouvaient vaincre les ténèbres, ils étaient les sentinelles, les gardiens de nos vies.

A peine étais je endormie, qu’il fallait déjà se réveiller. ‘Ca y est ! On est arrivé !’, et c’était cruel de quitter l’habitacle de la voiture, où il faisait chaud, où nous avions fini par nous endormir en cascade les unes sur les autres, et devoir se lever, sortir dans le froid, à la lumière criante des phares était éprouvant. Mettre un pied devant l’autre, s’accrocher à la balustrade, attendre derrière les jambes de maman, qu’elle veuille bien ouvrir la lourde porte de bois, entrer dans la cuisine froide, grimper l’escalier pentu et casse-gueule, se soulever un peu pour atteindre la poignée de la porte de la chambre glacée- il n’y avait pas de chauffage- grimper sur le lit de bois, se glisser dans les draps froids, et enfin s’ensevelir sous l’édredon de plumes. Une odyssée en quelque sorte.

Finir par fermer les yeux, et en flashs, revoir la route, les phares au loin, hypnotisant, et se laisser glisser à nouveau dans le sommeil.

La râpe à fromage

Peut-on écrire sur tout ?

La vie parfois nous offre de petits défis. C’est ce qui m’arrive en ce moment, puisque je suis amenée à écrire des textes sur des thématiques très, très éloignées de mes préoccupations, et de mes goûts.
Passé l’obstacle ‘Beurk ! Je dois écrire sur ça ! mais qu’est-ce ce que je peux dire ?’, cela devient en fait un jeu, et un petit défi au quotidien. et l’on trouve en fait les ressources en soi et sur le net pour écrire sur presque n’importe quoi.

Et pourquoi pas sur la râpe à fromage ?
Petit clin d’oeil à mon père, qui lorsqu’il me rend visite voudrait jeter toutes les vieilles choses qu’il trouve sur son passage, et les remplacer par des nouvelles qui fonctionnent. Quoi une râpe à fromage en inox et et plastique ? Et qui fonctionne ? Beurk !

Mais où se trouve la poésie dans cet objet là ? Je préfère sans façon la vieille râpe en ferraille, qui doit bien avoir 40 ans avec son moulinet manuel et ses inscriptions gravées ‘MOULI GRATER Made in France’, qui n’est pas très efficacemouligrater certes, mais qui a le charme de l’ancien?

Quand je la regarde, elle me transporte en arrière, quand je n’étais pas plus haute que la table- cinq ou six ans- et que je regardais faire mon père, et que je lui disais : ‘Moi aussi, moi aussi, je veux le faire !’ , et que j’attendais avec impatience mon tour.

Moi, aussi j’allais pouvoir tourner le ‘machin’ qui transforme un carré de fromage en cheveux d’or, et cet engin qui paraissait d’usage si simple dans les mains de mon père ou dans celles de ma mère était en fait une vraie barbarie pour mes petites mains ! Ce n’était pas facile du tout ! Car d’un côté, il fallait tenir le rabat en fer pour que le morceau de comté frotte bien contre la râpe, et de l’autre, il fallait tourner le moulinet, qui à chaque fois était empêché par le trop gros morceau de fromage.

Quand j’y arrivais, c’était une joie ! Mais je n’y arrivais jamais seule. Il fallait bien une grosse paluche d’adulte, qui venait se superposer sur ma petite main pour m’aider à serrer le rabat pour que ça marche ! Mais quand ça marchait, Eurêka ! J’étais l’alchimiste qui venait de transformer le plomb en or, le chercheur d’or qui avait trouvé parmi ses cailloux la pépite, j’avais réussi à transformer un bloc de fromage en fils d’or, qui allaient rendre goûteuse ma soupe ou mes pâtes !

Je ne sais pas pourquoi non plus, cette râpe à fromage, je la relie aussi aux préparations de fête de noël de mon enfance. Une certaine lumière, une certaine chaleur dans la cuisine, une euphorie dans l’air, des cris de joie ou de récrimination, comme il peut y avoir dans toute vie de famille, une précipitation, ‘Vite, vite ! Les invités vont arriver !’, des chamailleries aussi, car je n’étais pas la seule à vouloir utiliser ‘la machine à cheveux d’or’.

En réfléchissant, il y a plein de belles ou de moins belles choses inutiles que je garde, ou que je ne jette pas à la poubelle, pour juste le plaisir d’un souvenir fugace, qui un jour peut-être ou pas rempliront une page blanche ! Cet engin ni laid ni beau rappelle un autre temps, le temps des orpailleurs de fromage, le temps où on tournait une manivelle pour que le miracle ait lieu !