Jour de pluie

Jour de pluie, et tout se voile de gris. Le paysage extérieur, comme le paysage intérieur. Comme une nappe de pétrole grise, le ciel s’est infiltré en moi et vient saper mon humeur. Il faut faire avec ses dépressions atmosphériques intérieures. Pas toujours facile. Se dire qu’après la pluie, un rai de soleil pointera le bout de son nez, balayera la pluie et  colorisera mon paysage intérieur. En attendant, ce qui me paraissait formidable hier me paraît fade aujourd’hui, et je traverse le jour en pilotage automatique.

Reste la musique, qui paraît-il, adoucit les moeurs. Du moins, peut-elle apporter cette once de joie, qui me manque. La musique et le chant, cadeaux des dieux peuvent influencer mon humeur, et m’apporter d’abord artificiellement, puis installer cette joie intérieure du jour.

Le chant, relié au souffle, en traversant mon corps va balayer un peu le gris, et comme un vent salvateur va faire le ménage intérieur, La danse aussi a ce pouvoir bienfaiteur sur moi. Quand le corps se met en mouvement, il ébranle l’être tout entier, et je finis peu à peu par retrouver cette joie d’être au monde.  Et qu’importe les emmerdes, les déceptions, les ‘choses pas comme il faut’, qu’importe la fatigue de l’hiver, une petite lumière s’allume en moi, et ça y est, c’est reparti ! A nouveau sur les bons rails du jour. Le petit train-train du quotidien peut redémarrer.

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Empreinte d’un voyage

Images fugitives. Que reste t’il d’un court voyage trois semaines après ? Des petits riens: un sourire glané-là, un geste ici, quelques mots entendus ici,  une scène insolite là. Pas grand-chose, en fait. On retrouve vite son quotidien, et ses habitudes, mais il y a quand même une empreinte du voyage, qui parfois se fait même à notre insu.

Avoir découvert une autre culture, avoir été plongée dans un autre bain culturel, une autre langue, dans une autre lumière, d’autres sons, d’autres bruits, d’autres odeurs, malgré soi, et particulièrement si on est sensible, le voyage a déposé sa trace. Même si on ne s’en rend pas compte tout de suite. C’est pourquoi c’est si essentiel de voyager. Cette ouverture sur le monde, cette ouverture des yeux, cette ouverture du coeur. Des préjugés, des barrières tombent. Un appétit pour le monde, pour une culture, pour un pays s’éveille. Naissance d’une curiosité.

Et si je me replongeais dans ces images fugitives, qui à l’heure d’aujourd’hui, en y repensant me font sourire.

Une terrasse de café ensoleillée dans la Médina de Essaouira. Un groupe de musiciens traditionnels tout de blanc vêtus avec leurs instruments, et l’un d’eux attire particulièrement mon attention. Lui s’occupe du tambourin. Il est vêtu de cet ensemble masculin-sorte de robe et pantalon-blanc, d’une petite toque rouge, et de grosses lunettes rondes à doubles foyers. Il est très sérieux. Les quatre hommes jouent cette musique, qui nous est destinée à nous les touristes, paressant sur cette terrasse, et toutes les trois-quatre minutes, ils font un petit pas de danse latéral, comme s’ils glissaient sur un tapis roulant sur leur droite puis sur leur gauche. Cela a quelque chose d’étonnant et d’assez drôle en vérité. Une petite chorégraphie exécutée mécaniquement et très, très sérieusement, sur un espace vraiment rikiki, la plupart du temps entre deux chaises.

Quand l’homme très sérieux avec sa petite toque rouge, ses grosses lunettes rondes et son tambourin fait un petit saut de chat lors de cette chorégraphie, cela crée un effet surprise très comique. Cet homme a quelque chose d’un clown blanc. Très sérieux et très drôle. Et je suis là, à guetter le deuxième saut de chat, qui arrive. Avec toujours ce sérieux et son air de comptable bien sous tous rapports, il fait son saut de chat ou son saut de cabri, ou  son saut de brebis. Comme vous voulez. Mais il est indéniablement comique. Et le comique vient de la surprise, du décalage, du contraste entre l’homme très, très sérieux, et de la fantaisie de son saut. Et de ce qu’on ne s’y attend pas du tout !

Plongée sensorielle au cœur des souks de Marrakech

Photo 097'Dépaysement ! Instant magique ! Quand les yeux ne savent plus où se poser tant il y a  de choses à voir, quand les sens sont en alerte, quand l’odorat est excité, quand le corps est en mouvement, et ne peut plus qu’aller de l’avant.

Les ruelles étroites et sombres, les toutes petites échoppes, les vendeurs d’épices, de viande, de pâtisserie, de poteries, de cuir, de sacs, de lampes, de métal ajouré, de bijoux, de tapis, les étals de légumes, les volailles,  les femmes en burka, les femmes voilées, les femmes en moumoutes léopard, les hommes en burnous, les hommes habillés à l’occidental, les portes bleues, les mobylettes, les vélos, les ânes et leur carriole,  les chats partout, les odeurs rances ici des tanneurs, parfumées là des herboristes, les couleurs magnifiques de la laine tressée, le treillis des toits.

Tellement de choses à voir. S’imprégner de ces nouvelles images, de ces nouvelles odeurs. On peut se perdre dans la Médina de Marrakech, dans tous les sens du terme. Se perdre au détour d’une rue, tomber sur un Riad ou hôtel splendide, qu’on pouvait à peine deviner derrière la porte. Se perdre dans ces ruelles étroites, ne plus savoir où regarder, au sol, au ciel, se faire klaxonner par un vélo, ou un scooter qui arrive en trombe-le piéton n’est jamais roi ici- se faire héler par un marchand de poterie, ou de bijoux. Se perdre quand tradition et modernité se télescopent.

Les toutes petites boutiques des tailleurs, les forgerons, les tanneurs, les réparateurs de scooters qui tiennent dans des carrés de un mètre sur un mètre. Se perdre, les sens sens dessus dessous. L’odorat assailli par les parfums enchanteurs du musc ou de l’ambre noire, puis dégoûtés par les odeurs vives du travail des tanneurs, les yeux enchantés par les mille couleurs des poteries, des épices, ou agressés par les étals de viande à l’air nu. Le corps bousculé ici, coincé dans la foule là.

Et lorsque enfin, on trouve le chemin du retour, quand la rue s’élargit vers une place, quand l’on retrouve les terrasses de café à l’occidentale, on a peine à imaginer que là-bas, à deux ruelles de là, tout ce petit monde vit et travaille. Toutes ces images d’un autre temps. Un petit monde laborieux, d’hommes et de femmes, qui auraient échappé à la modernité.

Atmosphères

Boomerang

Une sonnette, non deux, non, trois, non, quatre.. En fin, des dizaines, ou plutôt des centaines, ou plutôt des milliers retentissaient se réverbéraient et se multipliaient au fond de son crâne. Qui avait allumé l’incendie qui se propageait ainsi de neurone en neurone dans son canasson de crâne ? Qui avait déclenché l’alarme de son Moi morcelé ?

Etait-ce la vue de ce boomerang maori entraperçu tout à l’heure dans la vitrine, l’arbre de pluie, ou l’ukulélé qui avait allumé l’étincelle, ces images-objets réminiscences d’un autre temps, d’une autre vie, lui qui, se vantait d’en avoir cent ? Il pouvait bien en avoir cent, lui dont la force créatrice exceptionnelle explosait en couleurs, et en formes diffuses sur les toiles des murs de son atelier.
C’était si comme tout d’un coup les fantômes magnifiques de ses toiles étaient descendus en même temps dans son crâne, et venaient l’assaillir de leurs histoires, de leurs bruits et fureurs, de leurs cris et chuchotements, comme si son crâne s’était mué en un terrible hall de gare.
En cet instant, lui, le minotaure magnifique avait l’allure d’un gastéropode. Prostré. Recroquevillé dans un coin de l’atelier, les yeux hagards, l’une de ses mains tentait vainement de boucher l’une de ses oreilles, tandis que l’autre s’accrochait désespérément contre un pilier. Non, il ne se lèverait pas. Non.
Il savait. Il savait confusément qu’il fallait attendre. Attendre que le calme revienne. Attendre que le hall de gare se vide, s’il ne voulait pas sombrer complètement. S’il ne voulait pas se jeter contre les murs. S’il ne voulait pas céder à la panique, et à la destruction totale.

Consonnes

Consonnes gigantesques montées sur des pattes d’éléphant, le mot ‘F ck ff’, délesté de quelques lettres, mais furieusement animé de vie pilait avec rage les voyelles U et O, qui se tordaient de douleur sur le sable dans un fracas de verre brisé, et autres sons non identifiables. Puis une longue sonnerie, aigue, interminable, aussi insupportable qu’une sirène de pompiers vint déchirer la dernière image de son rêve. Le signal. C’était son casque électronique qui bipait, et le sortait maintenant de sa torpeur. In extremis. Comment avait t-il pu s’assoupir, là dans cette rizière, les genoux à moitié ensevelis dans la terre et son arme à la main ?

Amitié !

-Amitié ! lui lança t-il ironiquement en buvant cul sec un verre de vodka, à deux centimètres de son visage.

Les yeux du cosaque étaient loin d’être amicaux lorsqu’ils se posèrent sur la serpette accrochée au bas du mur, derrière lui -il l’avait vue en entrant dans la pièce- et il pouvait craindre le pire avec ce fou. Le visage de son bourreau, aux zygomatiques figés dans un sourire sarcastique ne lui faisait pas plus peur que ça. Après ce qu’il avait déjà enduré, étrangement, il se sentait plus fort que jamais.  Il avait le goût du sang dans la bouche. Il savait maintenant que si la situation se retournait en sa faveur-sa main était bientôt libérée du lien qui l’avait maintenu ligotée pendant des heures- il le tuerait. Lui, le pacifique se sentait maintenant la force de tuer.

La Diva

Chanteuse aux aigus flamboyants, au merveilleux contre-ut, dont la puissance pouvait briser des verres de cristal ou des vitraux de cathédrale. Chanteuse-Diva-Déesse, que certains portaient au pinacle, révéraient, adoraient. Pour la magie de sa voix, et de ses pouvoirs.

La vie a toujours ses revers, même pour les déesses de chair et d’os. Celle qu’on appelait la Diva, ou la Voix vit sa gloire sombrer, et dans ses dernières années sur scène, on l’affubla même de petits noms d’oiseaux comme ‘passoire’, ‘Castafiore’…Et même de ‘paratonnerre !’

Et pourquoi cela ? Parce qu’elle avait sans doute un peu, beaucoup perdu de la qualité de sa voix, que ses beaux aigus avaient disparus, et qu’ils vous irritaient plus les oreilles, qu’ils ne vous enchantaient. Quelques nodules dans ses cordes vocales avaient fait un ravage, mais elle ne souhaitait pas renoncer à la scène.

Coûte que coûte. On aurait pu croire qu’elle s’accrochait au plateau. Cette extase particulière de la scène, elle ne pouvait s’en passer, et elle était prête à supporter beaucoup d’humiliations pour rester à jamais sous les lumières. Elle finissait par ressembler au barde d’Astérix, qu’on saucissonnait à coups de mots vengeurs pour pouvoir la faire taire. Cruauté que la vie qui vous encense un jour, et qui le lendemain vous met plus bas que terre.

Une visite singulière

Vipère ! lui susurra une drôle de voix à son oreille, au moment où elle avait posé le joli bibi sur sa tête. Elle se retourna pour voir d’où venait le fiel de ces paroles mais ses yeux ne rencontrèrent que sa propre image affolée, reflétée par le grand miroir XIXème. Etait-ce le miroir qui avait parlé ? Cette impression d’étrangeté, qui ne l’avait pas quitté depuis qu’elle avait franchi le seuil de ce manoir avait atteint son climax, et elle ne se sentait plus la force de continuer. Elle rangea vite le bibi dans la malle, d’où elle l’avait sorti, et dans sa précipitation, son manteau s’accrocha à la charnière de celle-ci. A nouveau, la voix lui susurrait : -sale roturière ! Elle sursauta, se retournant pour voir d’où venait cette voix, mais dans la pénombre qui commençait à descendre sur la pièce, elle ne pouvait voir que les masses informes des meubles recouverts de toile de protection. Elle était complètement affolée, et la manche de son vêtement restait toujours prisonnière de la serrure. Comment…

Brune est la nuit

Brune est la nuit quand les loups sont de sortie. Rien ne les arrête.
Sur la piste de tes insomnies, dansent les loups et leur charivari. Rien de bien synoptique. La main s’arrête. Pause. Juste être à l’écoute du chant des loups en soi. Entre nuit et jour. Quand l’aube se montre timide, quand la nuit et la ville prennent des allures fantomatiques. Se laisser hanter par les esprits, par ce peuple de la nuit, invisible, aérien, qui parfois, tu le sens te visite.

Dis bonjour à la dame !

Serpillère. Couleur serpillère. C’était là le mot que je cherchais. Que j’avais au bout de la langue. Avec sa robe couleur serpillère, et sa coiffure ‘animale’- je ne savais pas si c’était un petit roquet ou une tête de cerf empaillée qu’elle portait en guise de chapeau, elle me donnait à chaque fois l’envie de crapahuter dans les toilettes sous n’importe quel prétexte, et de fermer la porte, et surtout la serrure à double tour. Mais non, je devais ‘dire bonjour à la dame’, et toutes mes tentatives de reculade étaient vaines. Sous l’œil noir de mon père, ‘le grand ordonnateur’ de la famille, je n’avais pas intérêt à me défiler. Et du haut de mes sept ans déjà, j’obéissais en maudissant tout bas toutes les règles de politesse, et autres règles stupides, qui vous contraignent à faire des choses que vous détestez.

L’apprenti guide

C’est Nak le  rouge, le plus sanguinaire des barbares, qu’on appelait aussi ‘Barbe Bleue’ qui  fit édifier cette petite chapelle en l’an 1000 de notre ère sur  ce promontoire. Il paraît que c’est en écoutant un concerto de Bach,  Ante mortem qu’il eut cette  brillante idée, et l’édification de cette merveille architecturale eut lieu peu de temps après sa mort.

Son fils Bullik, aussi sanguin  qu’une orange  consacra sa courte vie à la  réalisation de cette charmante chapelle. Il fit capturer des marins corses errant  à cette époque sur les eaux de la méditerranée, qui furent réquisitionnés pour la construction de la chapelle. Ce n’étaient pas des maçons. C’est pourquoi, on remarque ça et là quelques incongruités dans la nef. Remarquez la vierge, avec ses seins dénudés qui ressemble beaucoup à une proue de navire !  Notez qu’il leur fallut au moins cinquante ans pour  la finir. En effet, toutes les deux heures ils se réunissaient  en cercle pour chanter en chœur  à la gloire de  la déesse de la mer, et c’est ainsi que sont nés les chants polyphoniques corses.

-Dis donc, je ne suis pas féru en histoire, mais j’ai l’impression que notre fils ne l’est pas beaucoup plus !

– Chut ! Il s’entraîne pour son examen de guide !

Cancan

« Chaloupe orageuse » ou « cancan », me susurra t’elle à l’oreille. Je m’étais laissé entraîner dans cette furieuse danse à la suite de ma danseuse, et mon corps  depuis peu à ma ‘tête défendante ‘ se balançait étrangement d’avant en arrière, d’arrière en avant sur le rythme de la musique, qui s’était insinuée en moi et serpentait dans mes veines jusqu’à la pointe de mes pieds. Mon grand corps dégingandé et vieilli défiait le temps en ce moment même, retrouvait pour quelques instants la pétulance de la jeunesse.  Au rythme de ses pas. Au rythme de son corps. J’étais devenu un drôle de hochet dans ses mains sur cette piste improvisée, et mon corps entre les chaises du café se désarticulait comme jamais. Que ne ferait t’on pas pour des beaux yeux de charbon ?

Je redoutais le moment où la magie allait flancher…

Don Quichote ‘revisité’

-En avant Pat ! Tu les vois là-bas, les ailes du moulin ?

– ???

– On va y arriver, mon gars. Ils nous prenaient pour des idiots, moi, avec ma Rossinante, et toi avec ton âne, mais on n’est pas si sots ! si ! Oh ! Pat ! On y est arrivé ! Traversé toute cette  putain d’Espagne sous les quolibets, mais on l’a fait ! On est digne de nos héros bien aimés ! Tu m’entends ?

L’autre ne répond pas. Rouge à crever. D’un coup, il tombe. A côté de son âne. Raide. Mort ?

-Pat ! Mon Pat ! Oh !

Il se laisse tomber de son cheval aussi efflanqué que lui-même. Plus mort que vif, asséché, assoiffé, il se rapproche du corps de Pat, étendu aux pieds de son âne. C’est son portrait inversé. Aussi gros qu’il est maigre, aussi rouge qu’il est blanc livide.

Le choc de l’émotion provoque chez lui une logorrhée verbale un peu décousue.

– Pat ! Mon, mon gros Pat ! Tu ne vas pas me laisser tomber ! On est arrivé ! On l’a fait ! Tu ne vois pas là-bas le moulin ? Ma dulcinée là-bas  nous attend. Elle nous attend mon gros Pat avec du chocolat chaud et des croissants. Ahhhhhhhhhhhhhh ! Putain d’arbre à Came ! En berne ! Baissez les drapeaux ! Non, de merde ! Vous ne voyez pas qu’il est mort ! Ahhhhhhhhhh !

Il se trémousse au-dessus de l’autre, qui n’en peut mais. Tout d’un coup, un des bras de Pat se redresse, droit comme une canne, nu, ‘lardant’ l’autre d’un coup de poing magistral qui l’assomme, et sa voix d’outre-tombe lance un :

–              Tiens, ça c’est pour toi ! Quichote de mes deux !  Tu vas arrêter tes conneries maintenant, t’as compris ?

 

Petits textes nés sous la contrainte de l’atelier d’écriture. (mots imposés, ou mots incrustés par syllabes.)