L’ennui

ciel

Sait t on encore s’ennuyer aujourd’hui ?

Il faut à tout prix remplir sa journée avec mille et une choses à faire, à voir, des gens à rencontrer, des films à visionner, des livres à lire, et encore…Etre toujours occupé. ‘Vivre à cent à l’heure’. ‘Etre au courant’. Remplir sa journée de 24 heures avec 36 heures de travail. Frénésie. ‘Aller plus vite que la lumière. ‘Expressions imagées qui évoquent la vitesse ou l’électricité, et qui en disent long sur notre époque.

Ne pas s’ennuyer. Surtout ne pas s’ennuyer. D’ailleurs, emploie t’on encore ce mot là aujourd’hui ? Faire et faire encore. Même en vacances. Partir à l’étranger et voir le maximum de choses, de lieux, prendre dix bus, dormir dans vingt hôtels.

Quand parfois la vie nous casse les bras, les jambes, nous ligote à un lit pour cause de maladie ou pour toute autre raison- le corps qui ne répond plus- là, tout d’un coup, c’est comme si on était anéanti. Comme si on n’existait plus. Mais qui fera tout ce que nous n’avons pas fini ? Qui appellera J. ? Qui… ? Cela peut déclencher une vraie panique. Comme si on vivait une petite mort. Comme si on était mis hors jeu.

Cette course en avant, est-ce le fait de notre société où tout va plus vite, où en un clic on a la réponse à beaucoup de nos questions, où avec Internet les distances se sont raccourcies? Est-ce la

 peur du vide, la peur du rien, la peur de se retrouver face à soi-même ? Quel trou, quel vide en nous voulons nous combler en nous agitant ainsi ?

La pire torture pour l’un de nos contemporains serait de se retrouver bloqué dans un endroit à ne rien faire. Pas d’écran, pas de téléphone, pas de fausse occupation, pas de cache-solitude. Juste être là, et ne rien faire. Juste être là, respirer, et peut-être alors tourner ses yeux vers l’intérieur.

Sacrément difficile. Sentiment de vacuité. Ne plus se sentir exister, car l’on n’est plus dans le Faire. Ne rien faire, c’est presque une injure dans la bouche de nos contemporains : – « Ah ! Bon ? Tu ne fais rien ? » , « Oui, mais quand même tu fais quelque chose ? » Comme si ne rien faire était inconcevable, inadmissible, répréhensible.

Faut t’il vouloir à tout prix remplir le temps que nous avons devant soi ? On ne sait plus s’ennuyer. On ne se donne plus le temps de s’ennuyer. On ne se donne plus le temps de la lenteur, le temps du ‘rien’. Le temps pour soi, le temps pour l’intériorité. Le terme ennui n’est plus exact d’ailleurs. Trop connoté négativement. Alors que lorsqu’on parvient enfin à s’arrêter, ce ‘rien’ là peut être un des temps les plus riches qui soient.

Dans ce ‘rien’, dans ce temps méditatif ou pas, c’est parfois là que surgissent de belles idées, ou que naissent d’importantes décisions. Tourner les yeux vers l’intérieur. Echapper à la frénésie. S’arrêter, et jouir enfin de ce temps là. Ne rien faire est un acte rebelle aujourd’hui. C’est dire ‘Stop ! Je m’arrête un peu ! ‘ C’est parfois d’ailleurs dans ces temps là, que les gens reconstruisent leur vie différemment, en mettant de nouvelles priorités, et en essayant de donner plus de sens à leur cheminement.

Il est dommage d’ailleurs qu’il faille attendre un accident de la vie pour devoir s’arrêter, et pas cultiver le ‘rien’ un petit peu tous les jours, un petit peu toutes les semaines. Cultiver ces petits moments précieux qui peuvent nous aider à grandir, à avancer, à penser, à sortir des chemins tout tracés par la grâce du recul, et de la distance sur soi.

Matin de neige

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Matin de neige

Se réveiller sous la neige, ou plus exactement, ouvrir les yeux sur un paysage de neige. Vingt centimètres de flocons blancs partout. Sur les toits, les capots, les tables, les chaises, les arbres, les balcons, la route. Et le paysage de votre quotidien, que vous ne voyez plus à force de le voir tous les jours se transforme en une nouvelle planète, un nouveau champ de bataille. Vous voilà débarqué en plein Canada. Vous ne savez plus comment marcher, plus comment vous tenir, et les yeux brillent, pétillent. Et la réverbération de la lumière sur la neige vous fait presque mal. Le plexus solaire ouvert. Sourire intérieur. Ce sourire là en réveille d’autres, de ceux que vous aviez petit à l’heure de la première neige. Une petite voix vous dit : «  Super ! C’est le temps des bonhommes de neige ! »

C’est tellement tentant cette invite de la première neige. Belle à croquer. Belle à se rouler dedans. Poudreuse à souhait. « On joue au Petit Poucet ? » Ce sourire en dedans réveille en soi toute notre capacité d’émerveillement. « Oh ! Une trace ! Ca, c’est un chat ! Ca c’est… ? Je ne sais pas. »  Et l’on voudrait avoir tout son temps pour soi, pour profiter de cette lumière vive, pour se remplir les yeux et les poumons de neige.  Prendre le temps de marcher sur cette délicieuse page blanche. Pureté du paysage qui vous purifie dans le même temps.

Cette douceur aussi qui émane du paysage, de l’air.  Une certaine rondeur. Une paix. Pacification qui vous pacifie. Journée de la paix avec soi-même. Froid doux. Tout prend une autre allure. Même les sons ne sont plus les mêmes. Comme si tout était ouaté. Le craquement des pas dans la neige fraîche est alors presque un cri. Cri de la neige que tu entailles avec tes pas, avec ton poids. Tu voudrais être plume, tu voudrais être oiseau pour ne pas souiller cette belle page blanche, ou si peu,  ou au contraire, tout d’un coup, tu y vas à fond. Tu t’élances dans la poudreuse, et ça craque, et ça ‘crunche’ sous tes pas, et tu t’enfonces mi amusée, mi craintive,  et tu donnes libre cours à l’enfant en toi, à la joie d’être là ici et maintenant, en harmonie avec ce beau blanc, ce terrain vierge qui s’offre à toi, que personne d’autre avant toi n’a exploré. Aventurière  du petit matin. Tu voudrais planter ton petit drapeau. Tu voudrais juste crier ta joie d’être et de résonner comme une corde de guitare.

Un téléphone sonne quelque part. « Ah ! oui ! C’est vrai ! Tu attends un coup de fil ! » Tu avais oublié. Tout oublié. Le froid qui se fait sentir au bout des doigts. Et ces cinq minutes que tu viens de passer dehors te semble une éternité. Et ta journée t’appelle à l’intérieur. Fin de l’intermède blanc.  Que tu retrouveras un peu plus tard. Mais ce sera différent. La lumière sera différente, et cette sensation de pureté,  cette impression d’être une exploratrice de la planète blanche sera passée aussi. La neige en aura vu passé d’autres, humains ou autres. Elle ne t’appartiendra plus à toi toute seule dans sa virginale plénitude.