Terrain vague

Terrain vague. Vague terrain. Poésie de la friche.

Je m’étais laissée aller, guidée par le cheminement de mes pensées, mes pieds suivant ou précédant celles-ci, c’est selon. Juste suivi la route qui se présentait à moi. Mes pas me conduisirent ainsi à l’orée de la ville dans ce lieu indéfinissable, entre dépotoir et terrain en construction : un terrain vague coincé entre la zone industrielle et le cimetière. Lieu en devenir, où se côtoie passé et futur.

Pas de palissades, pas de coquelicots, pas de graffitis mais un vaste terrain en friche, au sol bétonné par endroits, jonché de détritus, terre d’accueil pour objets en fin de vie, sacs plastiques, chats et êtres errants. Un vestige de barrière étalait sa carcasse, et ces mots un peu insolites PROPRIETER PRIVE , peints en rouge.

Soleil tapant, haut dans le ciel. Je m’arrête un instant et de la route, je franchis le seuil de la ‘propriété privée’, un peu intriguée, avec cette vague nostalgie des terrains vagues de mon enfance, terres de jeux, de chasse au trésor et autres idéalisations du terrain vague. Terra incognita, où souffle un petit air libertaire, où la ‘Nature’ prend le pas sur le ‘Civilisé’.

Ici, pas de quoi rêver.

Un gros matou roux borgne s’enfuit à mon approche.

A côté de la barrière, je découvre un amoncellement de canettes de bières, de serviettes hygiéniques et autres détritus humains, ici, des restes de télés et un écran d’ordinateur, là un vestige de matelas, et quelques cartons. Odeur persistante d’urine et de je ne sais quoi, très nauséabond.

Mes yeux, guidés par mon nez tombent sur un cadavre de hérisson. C’est de là que vient la puanteur. Je m’écarte de cet endroit désolé, un peu écoeurée, et les yeux aux aguets. Je ne souhaite pas déranger qui que ce soit, ni me trouver nez à nez avec le nouveau ‘Jack l’éventreur’. Mais je ne décèle aucun signe d’une présence humaine.

Je décide de pousser un peu plus loin mon champ d’investigation, aller là où la nature a repris le dessus, et éviter la zone bétonnée. Et en effet, des folles herbes jaunies, des graminées, poussent en touffe par-ci, par là sur quelques dizaines de mètres, mais bientôt celles-ci sont aplanies. Le sol est sec. Des crottes de chien ici, des traces de VTT là . Un pneu de voiture ou de camion ici. Ma Terra incognita est un vrai centre commercial ! Il ne manque plus que le drugstore !

Je me rapproche du mur longeant le cimetière, où croît un figuier ombrageux, à la recherche d’un peu de beauté et d’ombre. La bonne odeur des figues mûres m’envahit, et j’éprouve un peu de réconfort en touchant l’écorce de l’arbre.

En voulant m’asseoir sur une pierre à proximité, mes yeux tombent sur une seringue usée, puis sur du papier toilette usagé… Bon, je cherchais le drugstore. Je l’ai trouvé !

Ma quête de poésie s’arrête là, et je reprends bien vite le chemin de la route goudronnée, avec un petit goût amer dans la bouche.

L’année Trump

Drôle d’année, que cette année 2017 qui démarre avec l’avènement du populiste Trump à la tête des Etats-unis. Les Etats désunis en ce moment, vu le chaos que Mister Trump est en train de mettre en place avec ses lois et ses décrets à l’emporte-pièce. Un vrai retour en arrière pour cette grande démocratie qui fait craindre la contagion, et l’arrivée d’autres populismes en Europe.

La menace Lepen en France. Menace réelle ou fictive, nous le verrons bien dans les quelques mois à venir. Trump et son grand n’importe-quoi nous montre comment il est dangereux de se fier à ces populistes, ces amateurs du pouvoir qui promettent monts et merveilles, et qui, une fois en place sont incapables de gouverner et qui ne font que créer du chaos en plus.

Suscite t-il encore l’espoir parmi ses partisans ? Il paraît que oui, mais pendant encore combien de temps ? Cela fait un mois qu’il est au pouvoir, et cela fait un mois qu’il montre son grand amateurisme, qu’il prend des décisions à l’emporte-pièce sur lesquelles, il est obligé de revenir parce que la loi l’en empêche. A croire que les américains ont élu un fou au pouvoir. Et si tel était le cas, sauront t-ils le stopper ?

Vu de France, cela paraît étrange. Comme si les rouages de la grande Amérique s’étaient grippés, comme si une partie de la population s’était laissée aveuglée, et comme s’il n’était pas possible de revenir en arrière. Restons optimistes cependant !

La digression

Il y a des gens bavards, qui peuvent disserter sur n’importe quel sujet, ou qui partent d’un point A pour arriver à un point B en passant par tous les autres points, de façon assez aléatoire, comme si au lieu de prendre l’autoroute, ils prenaient la nationale et passaient par  les chemins vicinaux possibles que sont les digressions, mais sans forcément d’ailleurs atteindre le point B. La digression est alors elle-même devenue le sujet principal.  Si on y prête un peu attention, si on tend un peu l’oreille sur ces bizarreries de la conversation, cela peut donner des choses assez drôles.

Ainsi celui, qui  au départ parlait de la pluie et du beau temps se retrouve en pleine dissertation sur la nécessité de la couche culotte pour bébés, ou celle-ci, qui parlait de la nécessité de mettre de la crème solaire se retrouve quelques digressions plus tard en pleine réflexion métaphysique sur la mort. Ou celui qui parle des panneaux solaires, et qui finit par nous parler de sa mère, et ses bizarreries.

Si on essayait de retrouver alors le fil de la conversation commencée un peu plus tôt, on serait surpris alors du cours que celle-ci a pris, et des drôles de détours qui ont été fait pour atteindre le point B. La conversation, comme une rivière et ses petits rus, ses courants, ses trouées, et ses goulots d’eau. La digression, comme l’un de ses petits rus, qui peut avec le courant devenir le puissant cours d’eau lui-même.

-Mais au fait, je voulais dire…

Oui, allons donc au fait ! Il serait temps.

Hymne au rire

Le rire en soi

Avoir un grand éclat de rire dans le corps. Parfois, il ne se montre qu’à la commissure des lèvres, parfois, il vous ébranle entièrement comme un tremblement de terre intérieur. Le rire, comme une respiration, le rire, comme une jouissance. Le rire comme un exercice de santé pour le corps et pour l’esprit.  Le rire dans les yeux.  Comme une allumette qui peut déclencher l’incendie. Le rire qui nous sauve. Avoir toujours un rire dans sa poche, au cas où.

Le rire avec l’autre

Quand son rire rencontre le rire de l’autre. Comme un clown blanc rencontrerait son auguste. Deux faces de la même pièce. Avec certains, la connexion se fait par le rire. La longueur d’ondes du rire, comme une mystérieuse alchimie qui fait des étincelles entre les êtres. Et l’on rit avec cette personne ‘de tout son coeur’, comme on pourrait jouir avec elle. Comme on pourrait danser avec elle. Le rire avec l’autre comme une petite danse des corps, une danse du diaphragme. Danse de l’esprit aussi. Le trait d’humour ricoche de vous à l’autre comme des petits cailloux sur l’eau, et vous ébranle.

Le rire impromptu

Merveilleuse connexion que le rire, qui peut réunir les êtres, même les plus éloignés, qui peut ‘rompre la glace’, qui peut faire qu’une rame de métro avec ses anonymes et ses visages inexpressifs tout d’un coup s’anime, s’embrase, et éclate de rire. La vie alors se réinjecte dans les visages, dans les corps. C’est toujours merveilleux ces petits imprévus de la vie dans un bus, dans une rue, dans un bureau, dans un endroit où des gens, qui ne se connaissent pas ou qui parfois ne veulent pas se connaître partagent un grand éclat de rire, survenu comme ça, par accident.

Mille et un rires

Le rire comme un souffle de vie, le rire comme une détente, le rire comme l’expression de son être profond. Il y a mille et un rires. Le rire cristal, le rire timide, le rire tonitruant, le rire comique, le rire coincé, le rire hoquetant, le rire étouffé. Mille et un rires comme mille couleurs de l’arc-en-ciel. Le rire nous ébranle, le rire nous bouge, le rire nous trahit, le rire nous révèle, le rire nous réveille, le rire nous relie, le rire nous délie, le rire pallie au langage parfois. Merveilleuse expression que le rire !

Le rire émotion

Le rire comme une expression des sentiments. De la joie, certes, mais pas que. On peut rire dans les pires moments, on peut rire dans les moments les plus intimes. Le rire peut être l’expression de toute une gamme de sentiments, des plus simples aux plus complexes. On peut pleurer de rire. Passer du rire aux larmes. Le rire peut aussi nous sauver dans les pires situations. On peut mourir de rire-quelle belle mort !- dans tous les sens du terme. Quand pour ‘faire la nique’ à son oppresseur, le ‘prêt-à être fusillé’ part d’un grand éclat de rire ! Le rire alors est plus fort que la mort !

L’ enfance en nous

Qui de nous ne souhaite pas garder éternellement sa part d’enfance ? Cette capacité d’émerveillement, cette part d’enchantement qui nous rend vivant et joyeux, qui alimente en nous cet appétit de la vie, toujours ? Savoir encore s’émerveiller d’un lever de soleil, de l’ombre d’une herbe sur le béton, d’un rai de soleil sur le parquet, d’un sourire de chat (Eh oui ! il y a des chats, qui sourient), d’une caresse, d’un regard, d’une couleur, d’un beau ciel, ou d’un bel orage. Lorsqu’on regarde bien le monde autour de soi (et malgré la pollution, et malgré tout ce qui peut polluer le regard), il y a mille et une raisons de dire: Merci la vie ! Et malgré les souffrances, les échecs, les douleurs, et autres calamités que nous pouvons traverser.

Mais il faut parfois lutter pour ne pas céder au désenchantement, pour ne pas se laisser plomber par les événements négatifs de nos vies, et le remède à la mélancolie (parfois nécessaire aussi) est je crois cette capacité d’émerveillement qu’il faut préserver en soi, qu’il faut alimenter chaque jour un petit peu comme un bon feu. Garder ce goût du jeu, cette envie de jouer. Jouer avec les mots, avec les choses, avec les gens, avec soi-même. Se moquer de soi-même, ne pas se prendre  ou ne pas prendre la vie trop au sérieux. Prendre la vie comme un jeu, parfois, on gagne, parfois on perd, mais on peut s’en remettre. Se relever, et repartir à nouveau. Prendre des risques, et maintenir intacte sa curiosité.

Mais parfois, chez certains, chez des personnes d’un certain âge, l’enfance se manifeste autrement. Ce n’est plus l’enfant joueur, l’enfant joyeux, l’enfant curieux, en recherche de nouvelles choses à expérimenter. Non, c’est l’enfant gâté, l’enfant qui tape du pied, l’enfant râleur qui se réveille, l’enfant conservateur, qui ne veut pas que les choses bougent qui s’exprime. Et c’est assez frappant chez certaines femmes de 70 ans, qui de toute leur vie n’ont fait qu’être la femme de, juste être gâtées par leurs petits maris, qui n’ont pas su ce que c’était que gagner leur propre argent, mais qui émettent des jugements de valeur sur tout et sur rien. Tout leur est dû.  Et rien ne leur plaît, rien n’est ‘comme il faut’. Et ces vieilles petites filles gâtées ne sont pas très jolies à voir. Mieux vaut en sourire alors ! Et se débrouiller pour ne surtout pas leur ressembler !

‘Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir ?

Cette petite brunette d’environ sept-huit ans, qui regarde le paysage d’un balcon en fer forgé, c’est elle, c’est moi, ce sont toutes les petites filles d’hier, d’aujourd’hui, et  de demain. ‘Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir ?’

Que fait-on sur un balcon ? On voit, on se fait voir, on attend, on contemple, on rêve, on projette, on fantasme, on complote, on espère, on se désespère…

Toutes ces scènes de balcon dans la littérature d’antan, où souvent des femmes, privées de  ou d’une partie de liberté de mouvement, chaperonnées, ou surveillées de près par un Harpagon soupirent après un Léandre ou un jeune officier de la garde, ou rêvent de cet inaccessible lointain. Condamnées à regarder les hommes actifs. Condamnées à rêver à ce qu’elles pourraient faire, si elles avaient la liberté, toute la liberté de faire ce qu’elles voulaient. Etudier, travailler, agir dans le monde, et non plus seulement le regarder de loin.

On oublie parfois cette incroyable chance, ce droit que nous avons gagné chèrement, cette liberté que nous avons aujourd’hui dans nos sociétés occidentales de pouvoir agir dans le monde, et ne plus seulement regarder le monde du haut d’un balcon. Tout n’est pas facile, loin de là. Mais quand on pense à toutes ces intelligences, à tous ces génies ou talents brimés pendant des siècles, à toutes ces âmes condamnées à des rôles limités dans leurs sociétés, étant liés au degré de liberté ou de contrainte  de la classe sociale auxquelles elles appartenaient :‘Sois belle, et tais toi’, ‘Travaille et tais toi’, ‘Subis et tais toi’, ‘Marie toi et tais toi’, on se dit que certes ce n’est pas drôle tous les jours aujourd’hui d’endosser les multiples rôles qu’on veut ou qu’on doit endosser, mais quelle chance de faire partie du monde !

D’en être partie prenante. Agir sur lui, même à un tout petit niveau. Etre dans l’action, et ne plus être seulement cet être qui regarde, qui attend, qui subit, qui ruse aussi pour faire face à ces multiples contraintes et absences de liberté ou de droits. Il en a fallu déployer des trésors de ruse à ces femmes pour obtenir des choses, ou des espaces auxquelles elles n’avaient pas  droit. Il n’y a pas si longtemps, rétrospectivement.

Et malheureusement, dans certaines parties du monde, c’est encore le cas pour de nombreuses femmes. Au nom de la religion, au nom de croyances, de superstitions. Au nom du père, et de toute la chaîne patriarcale. Quand le corps de la femme ne lui appartient plus. Quand il appartient au père, au frère, au mari, à la famille du mari, etc… Tous ces crimes contre les femmes en Inde et dans  d’autres parties du monde, où le patriarcat règne, où la valeur d’une femme est bien inférieure à celle d’un homme, où tuer un bébé féminin est courant, où certaines jeunes femmes sont répudiées, tuées parce qu’elles sont stériles, ou qu’elles ne mettent au monde que des filles.

‘Naître de la côte d’Adam’. Quand on y pense, cette petite phrase en aura fait du mal pendant des siècles et des siècles. Quand le livre saint, et pas seulement celui-là  proclame l’inégalité entre les sexes, l’inégalité entre les genres. Quand une petite phrase condamne la moitié du genre humain à un rôle inférieur !  Et les conséquences ensuite que cela a pu avoir sur les sociétés ! Et sur les mentalités !

‘Anne, ma sœur Anne, entends tu tous les cris des femmes mortes, bafouées, tuées, vilipendées, violées, appelées sorcières ou putains, servantes retroussées, maîtresses de maison humiliées, femmes brimées, victimes de tant d’autres calamités ? ‘

‘Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir ?’

Acrostiches

Résonance

Riche de ses mille vies
Elle danse, elle danse
Serpentant dans le vent
Oubliant hier ou demain
Naître à elle-même
Au présent, au dedans
N’être qu’instant, elle s’oublie
Chanter ce qui vibre en elle
Etre mouvement. Etre la vie.

Sourire

Sous son front ardent
On distinguait ses yeux rieurs
Usinés par trop de rires
Resplendissants,
Irradiants, un ciel clair après l’orage
Ravissant les cœurs, les âmes
En une seule bouchée, en un seul regard.

Les lendemains

Les lendemains qui chantent
Elle n’en avait pas connus.
N’avait jamais eu d’années fastes.
De galères en galères, d’esquif
En naufrage, elle voguait sur la grande
Mer qu’est la vie. Toujours agitée.
A jamais marquée d’un sceau écarlate.
Il y a des vies, il y a des destins aux
Nombreuses nervures. Tatoués par la vie.

Ana et ses milles vies

Salves d’applaudissements
Ana vit pour cet instant
Légitimant tous ses sacrifices
Tous ses choix, bons et mauvais
Ici, là, sur scène, elle est elle-même
Mère courage, Antigone, Helga
Bernarda, Olga, Andromaque
Ana les a toutes jouées. Reine, mère
Nonne, servante, vierge, ou putain
Que la lumière se fasse ! Sur scène,
Une et plus qu’elle-même Ana vit
Et ne respire que pour cet instant là.

Histoire de ne pas en pleurer

Hippocampe affolé
Ictus amnésique, dit-on
Sans rire, ne plus se souvenir
Trou noir, plongée dans le vide
Où suis je ? Qui suis je ?
Isidore ? Isabelle? Casimir ?
Revenir à soi, plus tard
Effrayé de s’être oublié.

 

Petits textes nés sous la contrainte de l’atelier d’écriture. Chaque 1ère lettre d’un bloc de texte forme un mot. Comme Histoire, saltimbanque, Lendemain, etc…

Le vieux Passay

Le vieux Passay

Ah ! Le vieux Passay ! Si Florian, mon petit frère en avait peur, et se cachait derrière moi, lorsqu’il nous apparaissait au coin de la rue, pour moi, il était une source inextinguible de curiosité, et je ressentais en le voyant un mélange de fascination teintée de peur.
Il faisait partie de notre paysage quotidien, lorsque nous revenions de l’école à pied. Il était là à sa porte, grand dadais dégingandé d’un âge certain, l’œil bleu et pétillant et nous regardait venir, les deux-trois autres enfants qui entamions la pente, et il nous encourageait de sa voix de stentor d’un petit mot rieur: « Ah ! La voilà la bande d’écoliers ! Allez courage Manu ! Et toi la miss ! Allez matelots ! Ho ! Hisse ! Encore un petit effort ! ».
Il finissait par tous nous faire rire, et lorsque nous parvenions enfin à son niveau, lui qui était tranquillement assis à sa porte, nous étions encore plus essoufflés !
Il était surprenant. Parfois il avait des mots ou des gestes qu’on ne comprenait pas bien.
-Viens plus près ! Toi! Renardeau ! lançait t-il à l’un d’entre nous ! Ce qui avait pour effet immédiat de nous faire reculer, et nous repartions un peu plus vite en disant, et en rigolant : – Il est fou ce Passay ! Eh ! Renardeau ! Et ce petit mot inhabituel devenait une balle qu’on se lançait tout le long du chemin. Cela nous faisait passer un peu plus vite le temps, car le chemin était long et pentu !
Le vieux Passay, jovial et bizarre, rigolard et l’œil bleu, très souvent assis à sa porte, ou nous saluant debout avec son accent traînant fut longtemps pour moi une sorte de mystère vivant. Un personnage, qui sortait un peu de l’ordinaire, qui semblait passer beaucoup de temps à ne rien faire, et qui nous régalait de petits mots rigolos.
Ca, c’est un assomme mites ! nous disait t-il pour parler de sa tapette à mouches ! En chœur, nous répétions ‘un assomme mites ! Quoi ? N’importe quoi !’ Nous partions alors d’un rire un peu moqueur, et nous prononcions ce mot avec une sorte d’extase ! Ce mot incompréhensible, qu’il avait juste inventé pour nous, pour nous faire rire ! Tout ça pour que nous passions quelques minutes de plus avec lui !

Petit texte né d’une contrainte d’écriture, et qui a fait resurgir un personnage de mon enfance, dont je ne me rappelle plus le nom.

Les petits instants volés

Photo : cc by-nc-nd www.Photo-Paysage.com

Photo : cc by-nc-nd http://www.Photo-Paysage.com

Les petits instants volés. Les petits bonheurs de la vie. Les petites choses qui vous épinglent un sourire sur les lèvres sans raison particulière. Juste comme ça. Se sentir heureux d’être là, d’être au monde, d’être vivant.

Un chat qui dort, comme un gros pacha. Tigrou le bienheureux. Un rayon de soleil qui illumine la pièce. Une explosion de feuilles d’iris d’un beau vert pâle, là-bas dans le jardinet qui enflamme les yeux.

Hymne au retour du printemps. La nature joue ses gammes, et chaque jour, de nouvelles plantes surgissent de la terre ou croient un peu plus, de nouvelles couleurs embellissent le paysage quotidien, affolant les yeux et les cœurs.

Cette exubérance de la nature, et son incroyable vélocité (comme les rameaux de vigne qui du jour au lendemain se couvrent de quantité de feuilles vertes) ont quelque chose de miraculeux.  Miracle renouvelé du retour du printemps. Quand le paysage brun se tâche de couleurs vives, quand les bois touffus accueillent les verts, les jaunes, les blancs, les rouges. Pour le plaisir des yeux et des poumons.

Pas d’hésitation, pas de tergiversation, pas de dépression. On dit juste ‘Merci la vie’. Merci de pouvoir assister encore et encore à ce miracle perpétuel de la nature. Merci d’avoir la chance d’être témoin de ce renouveau. Merci juste d’être là, et de pouvoir s’en remplir les yeux, et les sens.

Les yeux, fragiles, qui ont un peu de mal avec ce nouveau soleil. Qui recherchent le dieu Râ, mais qui doivent s’en protéger à la fois. Sentir la douce morsure du soleil sur la peau, qui voudrait se découvrir, mais qui n’ose pas encore. Dans cet entre-deux.  Entre les épluchures de l’hiver, et la peau satinée du printemps. Peau d’orange.

Le bonheur est parfois juste là à portée de main, à portée de regard. Félicité. Pas besoin de grand-chose. En harmonie avec soi-même, en harmonie avec le Vivant. Se sentir pure énergie, et vibrer à l’unisson avec les êtres qui nous entourent, qu’ils soient humains, végétaux, animaux. Se sentir petite étoile dans la grande constellation de la vie.

Des phares dans la nuit

Des phares dans la nuit. Dans le cocon de la voiture. A l’arrière de la R12. Sensation d’irréalité. Etre dans le noir. Voir la tête de papa, de maman en ombres chinoises. Que le noir et les phares jaunes-blancs au loin, qui se rapprochent de plus en plus, nous croisent, nous douchent de lumière un instant, donnant corps aux êtres qui m’entourent-mes sœurs endormies comme des masses-puis s’éloignent, et nous replongent dans le noir.

Cette douche de lumière attendue, comme une invite. Tout d’un coup, l’habitacle de la voiture était mis en lumière. Un bref instant, je pouvais voir ma main, une partie du visage de ma mère, l’épaule de ma sœur qui s’était lourdement endormie contre moi, l’arrière du siège de papa, et dans ce moment d’ennui ou de demi-sommeil, le croisement avec une voiture devenait presque un jeu. Jouer avec les pans d’ombre ou de lumière, qui remplissaient la voiture.

Des kilomètres on en avait parcouru ainsi. La nuit, à l’arrière de la voiture. Dans ce no man’s land que devenait la nationale bordée de platanes. Sur ces routes étroites et sinueuses, la présence des autres voitures que nous croisions feux de route allumés, puis feux de croisement prenait une ampleur démesurée.

Ce moment particulier dans la voiture silencieuse, ou comme si. Bercée par la voix des parents. Par bribes. Avant le sommeil. Les paupières qui s’alourdissent, et le corps qui lutte contre l’endormissement. Ce moment particulier. Etre enveloppée par le noir, toujours assez effrayant pour l’enfant peureuse que j’étais, et en même temps se sentir rassurée par la présence des parents, qu’on ne voit pas vraiment, mais qu’on sent, à quelques pas de soi. Se sentir au chaud, comme dans le ventre maternel, et leurs bribes de conversation devenaient musique jusqu’à ce que Morphée finisse par m’attraper.

Mon père, au volant, de sa conduite nerveuse, rapide, mais rassurante à la fois. Chantonnant. Du matin jusqu’au soir, mon père chantonnait. Du simple ‘hum, hum’ à un ‘hum, hum’ un peu plus développé. Cette façon particulière qu’il avait, et qu’il a toujours de vivre en chantonnant. Sans être un mélomane pour autant. Comme si c’était sa façon à lui d’être au monde.

La tête de ma mère, dodelinant sur l’appui-tête, comme une chatte amoureuse, le bras sur le haut du siège de son homme. Ma mère a été, et est toujours restée ‘folle amoureuse’ de cet homme là, et dans ces années là, ces années ‘bonheur’, ces années de la petite enfance, où tout roulait entre eux, il faisait bon de se sentir enveloppée dans leur amour. Ils étaient mes héros, mes modèles, mes repères. Ils pouvaient vaincre les ténèbres, ils étaient les sentinelles, les gardiens de nos vies.

A peine étais je endormie, qu’il fallait déjà se réveiller. ‘Ca y est ! On est arrivé !’, et c’était cruel de quitter l’habitacle de la voiture, où il faisait chaud, où nous avions fini par nous endormir en cascade les unes sur les autres, et devoir se lever, sortir dans le froid, à la lumière criante des phares était éprouvant. Mettre un pied devant l’autre, s’accrocher à la balustrade, attendre derrière les jambes de maman, qu’elle veuille bien ouvrir la lourde porte de bois, entrer dans la cuisine froide, grimper l’escalier pentu et casse-gueule, se soulever un peu pour atteindre la poignée de la porte de la chambre glacée- il n’y avait pas de chauffage- grimper sur le lit de bois, se glisser dans les draps froids, et enfin s’ensevelir sous l’édredon de plumes. Une odyssée en quelque sorte.

Finir par fermer les yeux, et en flashs, revoir la route, les phares au loin, hypnotisant, et se laisser glisser à nouveau dans le sommeil.