Des phares dans la nuit

Des phares dans la nuit. Dans le cocon de la voiture. A l’arrière de la R12. Sensation d’irréalité. Etre dans le noir. Voir la tête de papa, de maman en ombres chinoises. Que le noir et les phares jaunes-blancs au loin, qui se rapprochent de plus en plus, nous croisent, nous douchent de lumière un instant, donnant corps aux êtres qui m’entourent-mes sœurs endormies comme des masses-puis s’éloignent, et nous replongent dans le noir.

Cette douche de lumière attendue, comme une invite. Tout d’un coup, l’habitacle de la voiture était mis en lumière. Un bref instant, je pouvais voir ma main, une partie du visage de ma mère, l’épaule de ma sœur qui s’était lourdement endormie contre moi, l’arrière du siège de papa, et dans ce moment d’ennui ou de demi-sommeil, le croisement avec une voiture devenait presque un jeu. Jouer avec les pans d’ombre ou de lumière, qui remplissaient la voiture.

Des kilomètres on en avait parcouru ainsi. La nuit, à l’arrière de la voiture. Dans ce no man’s land que devenait la nationale bordée de platanes. Sur ces routes étroites et sinueuses, la présence des autres voitures que nous croisions feux de route allumés, puis feux de croisement prenait une ampleur démesurée.

Ce moment particulier dans la voiture silencieuse, ou comme si. Bercée par la voix des parents. Par bribes. Avant le sommeil. Les paupières qui s’alourdissent, et le corps qui lutte contre l’endormissement. Ce moment particulier. Etre enveloppée par le noir, toujours assez effrayant pour l’enfant peureuse que j’étais, et en même temps se sentir rassurée par la présence des parents, qu’on ne voit pas vraiment, mais qu’on sent, à quelques pas de soi. Se sentir au chaud, comme dans le ventre maternel, et leurs bribes de conversation devenaient musique jusqu’à ce que Morphée finisse par m’attraper.

Mon père, au volant, de sa conduite nerveuse, rapide, mais rassurante à la fois. Chantonnant. Du matin jusqu’au soir, mon père chantonnait. Du simple ‘hum, hum’ à un ‘hum, hum’ un peu plus développé. Cette façon particulière qu’il avait, et qu’il a toujours de vivre en chantonnant. Sans être un mélomane pour autant. Comme si c’était sa façon à lui d’être au monde.

La tête de ma mère, dodelinant sur l’appui-tête, comme une chatte amoureuse, le bras sur le haut du siège de son homme. Ma mère a été, et est toujours restée ‘folle amoureuse’ de cet homme là, et dans ces années là, ces années ‘bonheur’, ces années de la petite enfance, où tout roulait entre eux, il faisait bon de se sentir enveloppée dans leur amour. Ils étaient mes héros, mes modèles, mes repères. Ils pouvaient vaincre les ténèbres, ils étaient les sentinelles, les gardiens de nos vies.

A peine étais je endormie, qu’il fallait déjà se réveiller. ‘Ca y est ! On est arrivé !’, et c’était cruel de quitter l’habitacle de la voiture, où il faisait chaud, où nous avions fini par nous endormir en cascade les unes sur les autres, et devoir se lever, sortir dans le froid, à la lumière criante des phares était éprouvant. Mettre un pied devant l’autre, s’accrocher à la balustrade, attendre derrière les jambes de maman, qu’elle veuille bien ouvrir la lourde porte de bois, entrer dans la cuisine froide, grimper l’escalier pentu et casse-gueule, se soulever un peu pour atteindre la poignée de la porte de la chambre glacée- il n’y avait pas de chauffage- grimper sur le lit de bois, se glisser dans les draps froids, et enfin s’ensevelir sous l’édredon de plumes. Une odyssée en quelque sorte.

Finir par fermer les yeux, et en flashs, revoir la route, les phares au loin, hypnotisant, et se laisser glisser à nouveau dans le sommeil.

La valise bleue ou la 2CV rouge de maman

La valise bleue de maman

Qui n’a pas dans un coin de sa mémoire le souvenir d’un objet relié à une personne, et qui englobe toute la personne à ce moment là ? Pour certains, c’est la valise bleue de maman, synonyme d’un temps précis de l’enfance par exemple, la préparation des bagages pour les vacances, ou le départ  sans retour de la maman en question, l’objet devenant un raccourci de ce petit ou grand drame ou petit ou grand bonheur de la vie…

La 2 CV rouge de maman

Pour moi, ce n’est pas une valise bleue, mais une deux chevaux rouge qui dirait le mieux  ma mère jeune femme. Tous ces trajets  quotidiens de l’école à la maison, de la maison à l’école dans cette voiture brinquebalante, avec sa conduite à elle, nerveuse et drôle à la fois. Pendant longtemps, j’ai crû qu’il  fallait conduire le volant d’une voiture très énergiquement, car je voyais ma mère bouger tout le temps son volant, dans un petit mouvement constant de gauche à droite, ce qui était en fait sa façon à elle particulière de la conduire, et qui faisait pester la plupart des autres adultes passagers.

La poésie de la 2CV

2CVrougeLa 2CV rouge, la voiture odyssée, la voiture romanesque, la voiture comique, la voiture insecte rouge… Toute la poésie de cette voiture avec son petit pare-brise, ses portes qui claquent, son bruit de moteur ronflant, son ‘toit décapotable’, son plancher à trous.  La voiture porte-bonheur, la voiture de la petite enfance, d’abord très grande, puis de plus en plus petite au fur et à mesure qu’on devenait plus grand soi-même.

L’aller-retour de l’école à la maison

Ce moment particulier de l’enfance aussi. Tous ces allers retours de la maison à l’école parfois joyeux, parfois énervés, parfois en larmes, parfois calmes, parfois ennuyants…  Avec une sœur, puis deux sœurs. Souvent avec du retard. Les départs précipités, les énervements, les cris, les rires, les blagues, les récitations, les chansons, les réflexions, les ‘gros mots’. Et les cartables, les blouses, les crayons. Avec  toutes les couleurs de l’arc-en-ciel des émotions, de la peur à la joie d’aller à l’école. La difficulté de quitter l’habitacle de la voiture, ou au contraire, la hâte de retrouver les copines. Le sourire de maman heureuse avec sa petite tribu…

Maman dans la 2 CV rouge

S’il y a une image qui pourrait résumer ces années de la petite enfance- les années bonheur de ma mère, c’est maman au volant de sa 2CV, qui klaxonnait dans les virages pour notre plus grande joie ‘Encore, encore !’,  son profil, son sourire, sa coupe de cheveux de brunette des années 70 (coupés très courts), ses robes à fleurs, ses pulls col roulé à rayures… et une fois que nous avions été déposées devant la petite cour de l’école et ses platanes, je la voyais repartir avec un pincement de cœur. Pourvu qu’elle ne nous oublie pas ou qu’elle vienne nous rechercher à quatre heures et demie, et non pas à quatre heures quarante-cinq !  Vivement que l’école soit finie !

Valise bleue ou 2 CV rouge, il y a des objets, des vêtements qui sont associés pour toujours dans un coin de notre mémoire à des personnes, à des événements précis de nos vies, quelques soient ces temps de la vie… Comme  si l’objet, la voiture, le vêtement pouvaient condenser tous les souvenirs heureux ou malheureux de cette période de notre vie à ce moment là.