Un instant volé parmi d’autres

Un instant. Un instant volé au déroulé du temps. Quand le temps se fige, et se cristallise en une image, et que toute la plage de temps passée à cet endroit-là, à ce moment-là reste mémorisé sous la forme d’une image T. Comme un raccourci, ou comme si l’accumulation de tous les moments passés à cet endroit, ou avec cette personne se transformaient en une image. Ma grand-mère maternelle, par exemple, c’est sa mise en plis blanche ou violette selon son coiffeur, c’est aussi son grand rire un peu gêné, son ‘Oh! tu exagères !’, c’est son chien Bouboule, c’est sa grande table de salon un peu moche, c’est elle, assise droite comme un piquet  sur un banc, après sa cent millième balade pour aller promener le chien. Comme toute une série de photos intérieures.

Parfois, on a besoin de la photo T, réelle, palpable pour faire revivre le souvenir, et c’est une boîte de Pandore, que l’on ouvre. Cette photo-là fait remonter alors tout un monde de souvenirs, de moments vécus, qu’on croyait avoir oubliés, et qui d’un coup, comme un diable surgissant de sa boîte, vous reviennent en mémoire, pour votre plaisir ou votre déplaisir. Et réveille votre ancien moi. Ce moi-là de cette époque, avec sa problématique, ses bonheurs et malheurs. Quand on y pense, c’est fou comme on peut être multiple, comme notre moi peut subir de transformations dans une vie. et la personne, que vous avez été hier vous paraît bien loin aujourd’hui.

Parfois, c’est l’indicible, ce ‘je ne sais quoi’ qui surgit inopinément que l’on va mémoriser,- Une main sur un visage, un geste un peu maladroit, une rougeur sur un front, un mot qui sonne étrangement, un mouvement vers l’autre réprimé- et toute l’avalanche de mots qui a précédé tombe dans les oubliettes. Seule cette petite chose-là est mémorisée. Comme un secret chuchoté à l’oreille, le corps parle et dit parfois plus de choses que les mots exprimés ou tus. En particulier, lorsque les choses ne sont pas ou mal exprimées entre les êtres, et l’on assiste à cet étrange ballet des corps, ces ‘Je t’aime-moi, non plus’, ces ‘Je sais, je ne sais pas’, ces ‘Tu me plais, mais chut ! C’est interdit ! Tu ne dois pas le savoir !’ Les signes que l’on décode chez l’autre, les signes que l’on émet, et qui nous échappent aussi, tout un monde souterrain non verbal, passionnant pour qui prend le temps d’observer.

L’instant volé, c’est aussi l’incongru. Ce qui vous fait rire, parce qu’ il y a un petit quelque chose, qui n’est pas à sa place, ou qui dénote, ou qui s’affiche comme un gros bouton sur le visage. Comme la conférencière très sérieuse, qui au cours de son exposé dans un amphi, enlève machinalement sa chaussure, et se gratte ostensiblement le pied. Et son passionnant ou très ennuyant exposé sur les rites initiatiques des aborigènes d’Océanie est vite oublié, et ce qui reste de cet exposé 30 ans après est ce geste, qui vous a amusé, qui vous a fait rire à ce moment précis. La mémoire est parfois un peu injuste, et fait de drôle de raccourcis, pas toujours favorables pour les personnes qui en sont l’objet.

Etre sensible à ces petites choses de la vie, qui font que même dans le rien, il y a quelque chose qui se passe. Pour qui a le goût de l’observation, il y a mille choses qui se passent tout le temps, et particulièrement, quand des êtres humains sont réunis dans un même endroit, à un instant T. Et l’on joue au petit détective. Lire les indices, voir les actions-réactions, entendre ce qui n’est pas dit entre ces personnes réunies là, ce jour-là, ce qui est tangible, ce qui est impalpable.

**

Publicités

Les petits instants volés

Photo : cc by-nc-nd www.Photo-Paysage.com

Photo : cc by-nc-nd http://www.Photo-Paysage.com

Les petits instants volés. Les petits bonheurs de la vie. Les petites choses qui vous épinglent un sourire sur les lèvres sans raison particulière. Juste comme ça. Se sentir heureux d’être là, d’être au monde, d’être vivant.

Un chat qui dort, comme un gros pacha. Tigrou le bienheureux. Un rayon de soleil qui illumine la pièce. Une explosion de feuilles d’iris d’un beau vert pâle, là-bas dans le jardinet qui enflamme les yeux.

Hymne au retour du printemps. La nature joue ses gammes, et chaque jour, de nouvelles plantes surgissent de la terre ou croient un peu plus, de nouvelles couleurs embellissent le paysage quotidien, affolant les yeux et les cœurs.

Cette exubérance de la nature, et son incroyable vélocité (comme les rameaux de vigne qui du jour au lendemain se couvrent de quantité de feuilles vertes) ont quelque chose de miraculeux.  Miracle renouvelé du retour du printemps. Quand le paysage brun se tâche de couleurs vives, quand les bois touffus accueillent les verts, les jaunes, les blancs, les rouges. Pour le plaisir des yeux et des poumons.

Pas d’hésitation, pas de tergiversation, pas de dépression. On dit juste ‘Merci la vie’. Merci de pouvoir assister encore et encore à ce miracle perpétuel de la nature. Merci d’avoir la chance d’être témoin de ce renouveau. Merci juste d’être là, et de pouvoir s’en remplir les yeux, et les sens.

Les yeux, fragiles, qui ont un peu de mal avec ce nouveau soleil. Qui recherchent le dieu Râ, mais qui doivent s’en protéger à la fois. Sentir la douce morsure du soleil sur la peau, qui voudrait se découvrir, mais qui n’ose pas encore. Dans cet entre-deux.  Entre les épluchures de l’hiver, et la peau satinée du printemps. Peau d’orange.

Le bonheur est parfois juste là à portée de main, à portée de regard. Félicité. Pas besoin de grand-chose. En harmonie avec soi-même, en harmonie avec le Vivant. Se sentir pure énergie, et vibrer à l’unisson avec les êtres qui nous entourent, qu’ils soient humains, végétaux, animaux. Se sentir petite étoile dans la grande constellation de la vie.